D’abord l’envie, après tant et tant de projections et de sensations autres et riches, de commencer ce bilan par tout autre chose que l’affaire qui a tout accaparé: la présentation, en compétition. de The Ghost Writer de Roman Polanski, en son absence.

Saluer, par exemple, le succès du Genevois Nicolas Wadimoff qui, après avoir conquis quatre salles pleines à craquer avec son intense et courageux reportage Aisheen [Still Alive in Gaza], a obtenu samedi le Prix du jury œcuménique dans la riche section Forum où il figurait.

Rire aussi, en donnant raison à ce journaliste anglo-saxon qui ironisait durant cette 60e Berlinale en racontant que le festival a la particularité d’attribuer l’Ours d’or à des films que personne d’autre que le jury ne remarque: après notamment le palmarès 2008 qui avait vu le tendancieux Troupe d’élite du Brésilien José Padilha lamentablement préféré au chef-d’œuvre de Paul Thomas Anderson There Will Be Blood, le jury, présidé cette année par Werner Herzog, s’est à nouveau distingué. Il a choisi, comme Ours d’or, un film turc qui avait surtout diffusé de l’ennui et qui ne figurait certainement pas parmi les favoris: Miel de Semih Kaplanoglu (qui figurait en compétition à Venise en 2006 avec Lait), histoire d’un petit garçon qui découvre la nature grâce à son père apiculteur. How I Ended This Summer du Russe Alexei Popogrebsky, qui faisait l’unanimité, aurait fait un Ours d’or mieux partagé, mais comme il n’est pas complètement oublié (meilleurs acteurs et photographie), la Berlinale s’en tire à bon prix. Idem pour If I Want to Whistle, I Whistle du Roumain Florin Serbin qui comptait nombre d’admirateurs: cette aventure d’un jeune délinquant remporte le Grand Prix du jury.

Parler d’autre chose, donc. Mais tout revient à l’affaire Polanski. Et, dans les faits du palmarès, à cette arrière-pensée principale: le jury semble surtout avoir cherché à éviter la polémique. Un Ours d’or à The Ghost Writer, qui aurait pu y prétendre vu la tenue très moyenne de la compétition, aurait eu des allures trop politiques. Un prix spécialement inventé pour lui aurait donné l’impression d’un signe de solidarité adressée au citoyen, assigné à résidence, de Gstaad. Non, Ours d’argent du meilleur réalisateur, voilà qui a semblé un juste milieu.

Et, de fait, cette décision n’a pas provoqué de remous durant le week-end: Polanski est un grand réalisateur, un des meilleurs du cinéma contemporain. Tout le monde est d’accord là-dessus, ce qui n’empêche pas d’être plus réservé sur d’autres de ses activités passées. Dimanche, seul le tabloïd Berliner Zeitung criait au scandale en y voyant une «amnistie collective du monde du cinéma pour une personne du viol d’une mineure aux Etats-Unis». Mais hormis The Hollywood Reporter et Die Welt, qui jugeaient que ce prix prête à controverse, la quasi-totalité ont parlé d’une récompense amplement méritée. A raison: le malaise aurait été justifié si la réalisation de The Ghost Writer n avait pas été digne du grand cinéma que Polanski est capable de pratiquer. Ce qui n’est pas le cas: par sa maîtrise formelle, le cinéaste a survolé la compétition et ce film est tout bonnement l’un de ses meilleurs (LT du 19.2.2010).

Tout de même, c’est une sacrée patate chaude dont Werner Her­zog et ses complices jurés ont hérité. Probablement une première dans l’histoire du cinéma qui avait connu des palmarès empêtrés dans la diplomatie politique, les enjeux économiques, les guerres d’ego ou les pressions en tout genre. Mais jamais une affaire judiciaire, de surcroît aussi sordide, n’avait parasité un festival de l’ampleur de la Berlinale. Sans éviter tout à fait la suspicion (ce qui était rigoureusement impossible vu la nature passionnée du débat), le jury s’est débarrassé du cadeau empoisonné de la seule manière possible: en distinguant clairement le réalisateur. Plutôt que le propos du film et ses échos étranges avec la réalité. Plutôt que l’homme qui l’a signé. C’est l’art cinématographique qui est salué, l’excellence d’une exécution. Herzog et consorts n’ont pas oublié que les prix ne sont pas des tests de moralité.