Il manquait un musée à Berlin. Un lieu qui permette de saisir, presque d'un seul coup d'œil, la vivacité intellectuelle et l'énergie artistique débordantes qui ont imprégné et animé la capitale allemande durant tout le XXe siècle. Une galerie d'où l'on puisse percevoir le rayonnement des artistes, installés ou de passage dans cette ville qui reste l'une des capitales mondiales de la création et de la culture. Sentir le rythme et les ruptures que Berlin a imposés durant un siècle à l'art moderne.

Depuis le 23 octobre, ce lieu existe, c'est la Berlinische Galerie, qui vient d'être inaugurée après presque trente ans d'errance de ses collections entre dépôts et bâtiments provisoires.

Après avoir occupé notamment le Martin-Gropius-Bau durant une dizaine d'années, la Berlinische Galerie, qui avait été fondée en 1975 sur la base de collections privées, a enfin trouvé son toit. Un ancien entrepôt de 4600 m2 de plancher, situé dans le quartier du Mitte, à quelques centaines de mètres du Jüdisches Museum construit par Daniel Libeskind. Le lieu, un quartier d'habitation, sans grand dégagement, surprend. Mais d'emblée la diversion est opérée par le tapis jaune sur lequel sont jetées, comme sur un gigantesque jeu fléché, les lettres formant les noms des artistes.

Pas de grand geste architectural, pas de façade de verre et d'acier. L'architecte Jörg Fricke, qui est davantage connu pour ses constructions commerciales, a privilégié la clarté des hauts murs blancs et la simplicité des lignes. Seule une très élégante croisée d'escaliers, au cœur du bâtiment, semble ordonner l'espace. La disposition des très grands volumes et une galerie supérieure largement ouverte permettent au regard de glisser presque naturellement à travers les salles. Ou de plonger de l'étage des collections vers les expositions temporaires, procurant ainsi un sentiment de continuité à travers les œuvres et les périodes.

Bien sûr, nombre d'artistes majeurs de la première moitié du XXe siècle, tels Max Liebermann, Ernst Ludwig Kirchner, George Grosz, Otto Dix, le Groupe de Novembre, la Neue Sachlichkeit, Kokoschka, se trouvent déjà à la Neue Nationalgalerie. Expressionnistes, dadaïstes, nouveau réalisme: cette période d'entre-deux-guerres est une véritable explosion artistique à Berlin. Les artistes allemands de la seconde moitié du siècle ont eu plus rarement accès aux cimaises de la Hamburger Bahnhof, dédiée à l'art contemporain, aux Joseph Beuys, Andy Warhol et autres John Cage. Dès lors, des artistes importants de la nouvelle figuration ou des «expressionnistes abstraits» des années 60 à 80, des Georg Baselitz, Fred Thieler, Edward et Nancy Reddin Kienholz, Schönebeck, trouvent naturellement leur place ici. De la «danse sur un volcan» qui exprimait les angoisses et le besoin de vivre durant la Guerre froide, de la révolte contre le conformisme socialiste ou bourgeois des années 60/70, Berlin catalyse tous les mouvements européens. La confrontation la plus intéressante est celle des années 80 à 90, lorsque l'Ouest découvre la violence, le réalisme presque cynique, un peu désespéré mais toujours rebelle des artistes de Berlin-Est.

Ce qui fait l'unité de la Berlinische Galerie, c'est d'abord et surtout Berlin, ville sans cesse en devenir, ouverte aux vents frais de l'Est, bouillonnante des révoltes sociales, vacillante sous les dictatures, dépressive et dynamique à la fois.

Installations, dessins, peinture, photographie et architecture, la Berlinische Galerie est interdisciplinaire, axée sur la création de la métropole mais en même temps ouverte aux influences internationales. Ici on sent le souffle de «l'Avant-garde» des peintres russes des années 20. On y prend en pleine figure les photos récentes de l'Ukrainien Boris Mikhailov qui, après un long séjour à Berlin, a retrouvé sa ville natale de Charkov en pleine explosion sociale. C'est à Berlin que, dans les années 60, le Vénitien Emilio Vedova, créa une nouvelle peinture expressive, brisant les formes conventionnelles, avec ses Plurimi (Pluraux), les premières installations de panneaux de bois, montés sur charnière, et qui littéralement «font grimper au mur». Plus connues du grand public, les sculptures monumentales en acier chromé de Brigitte et Martin Matschinsky-Denninghoff, auteurs des célèbres maillons de chaîne brisés que les touristes photographient à deux pas de la Gedächtniskirche.

Ce qu'Alexander Platz raconte de l'histoire de «Berlin la Rouge», ce que Unter den Linden nous dit de la vie intellectuelle et politique de la Prusse, ce que les prétentions futuristes de la Potsdamer Platz nous montrent des ambitions de la nouvelle capitale, la Berlinische Galerie le condense en quelque sorte en un siècle de créations artistiques et architecturales (très intéressantes maquettes du Nouveau Berlin).

Berlinische Galerie, Landes Museum für Moderne Kunst, Photographie und Architektur, Alte Jakob Strasse 124 (Mitte) – U-Bahn Kochstrasse/Hallesches Tor.

Ouverture: du lundi au samedi de 12h à 20h, dimanche de 10h à 18h. Tél. 0049 30 789 02 600

http://www.berlinischegalerie.de