Un croque-mort préoccupé embarque malgré lui un penseur handicapé pour un road movie avec Epicure et Nietzsche qui va vers la lumière du sud… Presque est une fable drôle et grave réalisée par Bernard Campan et Alexandre Jollien. Rencontre.

Le Temps: Votre longue amitié s’est-elle modifiée en créant le film?

Bernard Campan: Elle a été mise à l’épreuve. S’est-elle modifiée? Je dirais plutôt qu’elle a été renforcée. Nous sommes allés chercher au plus profond de notre amitié pour arriver à dépasser les difficultés. Faire un film, ce n’est pas facile pour deux amis qui n’ont pas toujours la même vision des choses, qui ne sont pas du même milieu, moi dans le cinéma, Alexandre dans l’écriture.

Alexandre Jollien: A un niveau profond, il y avait une confiance et un amour inconditionnels, mais, au niveau mental, un désaccord presque complet. Je voulais de la philosophie à tire-larigot; Bernard voulait quelque chose de simple et sobre, comme lui dans sa vie. Il y a donc eu un équilibre à trouver.

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Alexandre incarne un philosophe qui lui ressemble, Bernard, un croque-mort qui ne lui ressemble pas. Qu’est-ce qui est le plus difficile?

B. C.: Nous avons essayé d’être au plus proche de ce que nous sommes. Jouer un croque-mort ne pose pas de difficulté particulière. Ce personnage est un peu éteint. Il a quelque chose de cassé, ça c’est à trouver en soi parce qu’on a tous quelque chose de cassé à l’intérieur. Il faut juste se connecter avec ce qui résonne en soi et essayer de ne pas tricher. Interpréter un croque-mort ou un philosophe, c’est se laisser être et ne pas chercher à jouer.

A. J.: Pour moi, il était important de faire la part entre ce que je suis dans la vie, si tant est que l’on sache ce que l’on est, et le rôle que je joue. Ma femme me disait: «Essaye d’être la voix de ceux qui n’ont pas la parole.» Dans le film, le personnage d’Igor, franchement, on ne sait pas d’où il sort, on ignore son histoire. Davantage qu’une personne handicapée, c’est une figure de paumé en train de se noyer dans cette société. A mon avis, il n’est pas philosophe: il lit des philosophes, il interprète, il confond Montaigne et Platon. Il sollicite la philosophie comme une bouée de sauvetage. Grâce à Bernard, j’ai essayé d’être au plus près de ce personnage. C’était très thérapeutique de jouer une personne handicapée parce que, devant toute l’équipe, je pouvais parler du corps d’Igor, de ses difficultés, de sa peine à marcher, de sa fatigue – et ce n’était pas moi. Pour la première fois de ma vie, le handicap était extériorisé, comme un détachement. Il n’y avait pas de honte à en parler. Ce qui est douloureux, aujourd’hui, c’est que certains parlent d’un film «sur le handicap». C’est violemment réducteur.

Vos personnages hurlent en pleine rue: «Le regard d’autrui, je m’en branle!» Que représente le regard d’autrui pour un comédien?

B. C.: Il est fondamental de passer outre le regard de l’équipe et même outre le regard qu’on porte sur soi-même. C’est très handicapant de se juger, de se sentir ridicule, pas à la hauteur… Passer outre nous permet d’être dans une vraie liberté. (A Alexandre) Tu évoques l’aspect cathartique d’extérioriser la personne handicapée que tu es. Un comédien qui doit pleurer doit se connecter à quelque chose de triste. C’est très cathartique, parce qu’on est sincère et pourtant ce n’est pas nous qui pleurons. Le chagrin qu’on a convié ne nous appartient pas vraiment.

A. J.: Bernard me parlait souvent d’un moment où l’on s’oublie. C’est un peu ce qu’on recherche dans la méditation, ne plus être dans «je me regarde en train de méditer». Grâce à la bienveillance de l’équipe, j’ai eu ces moments où il n’y a plus de soucis, on est dans l’être. C’est paradoxal d’atteindre cette dimension en jouant. Mais je suis un peu gêné d’avoir un métalangage sur ça, car je ne me considère pas comme un comédien.

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B. C.: Cela dit, nombre de comédiens n’arrivent pas à se considérer comme des comédiens. Je me souviens de Darroussin disant: «Moi, plus j’avance et moins je comprends le métier que je fais.» Ça nous échappe, et d’ailleurs c’est bien que ça nous échappe. Que tu sois novice ou que tu aies trente ans de bouteille, tu ne comprends pas grand-chose.

Avec l’expression «croupir sur une île déserte», vous nous rappelez que l’être humain n’est rien sans les autres?

A. J.: Oui. J’ai insisté pour garder dans le film cette citation de Nietzsche qui dit: «Nous sommes les bourgeons d’un même arbre, que savons-nous de ce qu’il nous faudra devenir dans l’intérêt de cet arbre?» Sans l’arbre, il n’y a pas de bourgeons. Sans solidarité, il y a difficilement un individu. Ce qui importe vraiment dans le film, c’est la solidarité. On se concentre sur deux amis, mais deux amis, c’est une société, c’est l’autre, y compris les morts qui participent à toute vie.

Bernard, vous avez une vieille angoisse de la mort. Le film vous a-t-il permis de la dépasser?

B. C.: Euh… C’est marrant, je ne me suis pas posé la question… Mais tout mon cheminement est une tentative d’apprivoiser l’angoisse de la mort. Plus qu’un pansement sur la peur de mourir, ce film m’a donné une vitalité, une envie de vivre. Il m’a donné foi dans la volonté d’agir. L’idée que je vais mourir, et que ça va faire de la peine à mes enfants, m’attriste profondément. Sinon, la mort me fait de moins en moins peur. Elle me semble de plus en plus acceptable. Je ne dirai peut-être pas la même chose lorsque je serai sur mon lit de mort à l’agonie (rires)!

Et vous, Alexandre, en vous allongeant dans un cercueil, vous apaisez votre angoisse de la mort?

A. J.: C’était rigolo, car j’ai beaucoup d’angoisses, de tracas quotidiens. Souvent, je vais au lit et je me dis: «Voilà, je meurs et le monde tourne bien, voire mieux sans moi.» Je me libère d’un poids. Mais j’ai l’impression de n’avoir pas encore trouvé tout ce que j’ai à vivre. J’aimerais mourir heureux et sans souci. J’attends ça pour mourir…

Ça peut prendre du temps…

B. C.: Ha ha ha!

A. J.: On m’a privé d’une enfance, d’une adolescence, je ne veux pas claquer sans avoir vécu ça. (A Bernard) Je suis plus égoïste que toi, j’ai l’impression que mes enfants vont se débrouiller seuls. Après moi le déluge…

Que signifie le titre, «Presque»?

B. C.: Le titre, c’est Alexandre qui l’a trouvé. Notre vision du monde est façonnée par nos mécanismes inconscients, nos pensées, nos jugements. Le réel est rediscuté en permanence. On ne peut jamais voir l’autre tel qu’il est. C’est toujours une projection de l’autre. Le «presque», pour Alexandre, c’est ce petit décalage qu’il peut y avoir en permanence entre ce qu’est le réel et notre interprétation permanente. On est toujours un peu à côté de la vie, en décalage. Dis-moi si j’ai bien compris…

A. J.: C’est une invitation à convertir le regard, à ne pas être dans le jugement, dans le préjugé, à ne pas faire de la philosophie à coups de marteau. Cette notion de «presque» décape le dogmatisme, l’enfermement et les préjugés. Quant à la lecture facile, c’est «il est presque comme les autres».

La morale du film, c’est qu’il faut être pleinement conscient que l’on vit et que c’est une chance?

B. C.: Entre autres, oui. Je me souviens de Jeanne Moreau à qui l’on demandait quel est le comble du bonheur et du malheur. Le comble du bonheur? Se sentir vivant. Et le comble du malheur? Eh bien justement de ne pas se sentir vivant… C’est tout bête, mais la vie, c’est fluide, c’est un mouvement. Pourquoi s’enfermer dans la rigidité, s’opposer au mouvement? Se sentir vivant, c’est prendre le chemin de l’ouverture, de l’acceptation…

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Alors, pour finir, la mort, «faut-il s’y préparer ou s’en foutre complètement»?

B. C.: Je serais plutôt comme Montaigne, le côté «je veux que la mort me trouve plantant mes choux…». La mort ne doit pas nous plomber, mais il faut l’avoir à l’esprit pour se sentir plus léger. Je vois toutes les morts jalonnant nos vies. La mort des proches est autant d’invitations à se préparer à sa propre mort. Je vois aussi que l’enfant de 10 ans que j’étais est mort, l’adolescent de 15 ans est mort, l’homme de 30 ans aussi… Admettre que la mort fait partie de la vie permet de se détendre.

A. J.: Je pense qu’il faut doser le stoïcisme et l’épicurisme au cours de la journée. Ignorer la mort pour vivre dans l’insouciance et, quand on vit dans l’insouciance, voir l’horizon de la mort pour revenir à l’essentiel. Les deux sont pratiques.