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Bernard Hœpffner: «Une traduction qui ne vieillit pas est mauvaise»

Bernard Hœpffner est un traducteur heureux. Exceptionnellement doué,

Bernard Hœpffner est un traducteur heureux. Exceptionnellement doué, précis, capable d'une relation charnelle avec les textes, remarquablement cultivé en anglais comme en français, il a la chance de traduire des textes qu'il aime. Il vient de publier chez Tristram une nouvelle version de Tom Sawyer et surtout un magnifique Huckleberry Finn qui, tout en réveillant nos mémoires d'enfants lecteurs, nous emmène, adultes, à la découverte d'un fleuve, d'une époque, d'un moment crucial de l'histoire littéraire anglo-saxonne et de l'histoire américaine tout court.

Samedi Culturel: Pourquoi Mark Twain?

Bernard Hœpffner: C'est un écrivain que je lis depuis toujours. J'ai lu presque toute son œuvre parce que le personnage me fascine, son écriture aussi. J'ai lu et relu cinq ou six fois plus particulièrement Huckleberry Finn. Mark Twain est l'un des premiers écrivains modernes américains. La littérature américaine s'est lancée dans la brèche littéraire qu'il avait ouverte. En me penchant sur les traductions existantes de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, je me suis rendu compte qu'il y avait un immense besoin de retravailler là-dessus. Ce qui existait était à des milliers de kilomètres de ce que devait être une traduction de ces deux livres.

Y avait-il une attente réelle?

Au vu des chiffres de vente, je crois que je vais enfin, un jour, en prenant le train voir quelqu'un lire une de mes traductions! Il se passe un peu ce qui s'était passé lors de la parution du Don Quichotte traduit par Aline Schulman. En fait, tout le monde a lu ces deux livres comme des livres pour enfants. Et soudain, les adultes découvrent que Huckleberry Finn est un livre dont ils peuvent encore se repaître aujourd'hui.

Il y a beaucoup d'inventions de néologismes dans votre traduction. Vous écrivez «siviliser» pour civiliser ou «défaim» pour défunt...

«Siviliser», c'est dans l'original. Il y a beaucoup de mots déformés dans le texte anglais, tout simplement parce que ceux qui parlent et qui racontent sont pour la plupart analphabètes, comme Huck Finn et les Noirs qui l'entourent. Mark Twain a fait d'énormes efforts pour écrire leur langue. Quand on regarde ses manuscrits, on sent qu'il a fait ça à l'oreille. Il a corrigé et recorrigé pour se rapprocher de la façon dont les mots étaient prononcés. En français, nous n'avons pas de population noire du Mississippi sur laquelle nous appuyer. Il faut tricher, manipuler un peu le lecteur, en lui faisant croire que si on était aux Etats-Unis à cette époque-là et qu'on parlait français, on s'exprimerait de cette façon. Ce qui n'est pas le cas, évidemment. Mais Mark Twain a fait pareil. Il n'a pas retranscrit le langage des Noirs. Il l'a réécrit.

Vous utilisez le mot «nègre» pour parler de Jim notamment. Cela ne va pas de soi aujourd'hui...

J'y ai beaucoup réfléchi. Avant même de démarrer la traduction, j'ai fait des ateliers dans diverses universités autour de Huckleberry Finn. Il s'est vite avéré que je n'avais pas le choix. L'action a lieu vers 1850-1860 et à cette époque-là «nègre», «niger» avait un sens précis. C'était insultant, mais on ne s'en rendait pas compte. A vrai dire, «nègre» pose même un problème double. Non seulement si je vais à New York aujourd'hui et que je traite quelqu'un de «niger» je risque de me faire casser la gueule, mais en plus les Noirs s'en sont emparés pour en faire un terme de fierté. Quand deux Noirs se rencontrent, ils se saluent d'un «Hi niger», tandis qu'une femme dira «my niger» parlant de son mari. Le mot est reparti dans l'autre sens, ce qui l'éloigne encore du français. Mais je n'ai pas eu le choix: «Noir» aurait été un anachronisme énorme, puisqu'il renvoie au «Black is beautiful» des années 1960. Cette question rejoint le débat qui a eu lieu dans les universités américaines pour savoir si Mark Twain était raciste ou pas. Ça fait hurler de rire! Il l'est cent fois moins que tous les Blancs de son époque! De toute façon, dans une traduction on est en plein «double bind», quoi qu'on fasse, on est incorrect, dans un sens ou dans l'autre...

Traduire est un risque perpétuel... Oui, et c'est là tout le plaisir. C'est ce qui fait vibrer le texte.

Traduire un classique pose-t-il des problèmes particuliers?

On sait que les traducteurs et les critiques vous attendent au tournant. Quand je traduis Robert Coover, personne ne l'a fait avant moi. Quand on a retraduit Ulysse de Joyce - j'étais dans l'équipe de traduction - on savait qu'il y avait quarante universitaires prêts à hurler contre nos choix. Pareil avec Mark Twain. Je me souviens quand j'ai traduit Bartleby de Melville, mon texte préféré, j'ai traduit le fameux «I would prefer not to» par «j'aimerais mieux pas», alors que tout le monde - après Pierre Leyris - avait traduit: «Je préfère ne pas». Et je me suis fait attaquer.

Pourquoi les traductions vieillissent?

C'est un des grands mystères de la traduction. Les quelques traductions qui ne vieillissent pas sont de mauvaises traductions. L'exemple parfait, c'est Baudelaire traduisant Edgar Poe. Baudelaire a écrit des textes qui sont meilleurs que ceux de Poe. Ce sont de très bons textes, mais de mauvaises traductions: une traduction qui est meilleure que l'original n'est pas une bonne traduction. En fait, il faudrait retraduire la traduction de Poe par Baudelaire en anglais! Voilà le genre de traduction qui ne vieillit pas. Mais pourquoi lit-on encore Shakespeare ou Montaigne? Parce que ce sont des textes qui ont fondé notre langue. Les traductions, non. Elles ne fondent pas la langue. Elles sont une interprétation. Si on écoute un vieil enregistrement de Beethoven datant des débuts du 78 tours, le vibrato des violons peut être magnifique, mais aussi à la limite de l'audible. En musique, le diapason n'a cessé de bouger au cours des siècles, c'est pareil en traduction. Les traductions de Mark Twain des années 1950 ne tiennent plus. Notre image de Mark Twain a changé. A l'époque il se rapprochait de la Comtesse de Ségur. Aujourd'hui, grâce à ma traduction, je l'espère, il peut projeter une autre image. C'est ce qu'a fait André Markowicz en retraduisant Dostoïevski. C'est d'ailleurs l'un des premiers traducteurs dont on a parlé comme quelqu'un qui faisait revivre des textes d'une nouvelle façon.

Au fond, ne sommes-nous pas des petits veinards, pour qui on remâche les classiques?

L'autre jour, un écrivain américain, que je vais traduire, lisait devant une équipe d'universitaires une nouvelle particulièrement compliquée. A un moment donné, un auditeur s'est écrié: mais je ne comprends pas, qui a été tué? Et quelqu'un a lancé: c'est le traducteur! Et j'ai bien été obligé de reconnaître que le texte anglais, une fois traduit en français, serait plus simple que l'original. Traduire, c'est faire des choix. Si l'auteur joue sur un mot à trois sens, en français, souvent, on peut trouver au mieux un mot à double sens. Le texte français sera moins riche. C'est peut-être pourquoi on retraduit ses classiques, parce qu'au bout d'un moment on voit les défauts. Pour l'instant, je suis très content de ma traduction de Twain. Mais les années vont passer, et les gens vont douter. Ils trouveront ça un peu vieillot. Et puis viendra un moment où cela leur tombera des mains...

Qu'est-ce qui se perd en route...?

Il y a cette image d'un critique américain que j'aime beaucoup. Quand on peint un faux Rembrandt en 1880 et qu'on le vend, ça marche. Et cinquante ans plus tard, on s'aperçoit que c'est une peinture préraphaélite. L'image qu'on avait de Rembrandt à la fin du XIXe siècle était une image teintée de préraphaélisme et aujourd'hui tout a changé. On voit un Rembrandt avec les yeux de Mondrian ou de Warhol.

Cela signifie que toute traduction est marquée par son contexte...

Par la couleur de notre époque. Mon Mark Twain est un Mark Twain-Obama! J'ai traduit ce livre au beau milieu d'une élection qui ouvre la voie à un président américain noir! C'était impensable à la fin du XIXe siècle et ça change tout. On parlait du mot «nègre» au début... cette discussion on ne l'aurait pas eue à l'époque en France. Là, je mettais «nègre» et puis c'est tout!

*Mark Twain, «Tom Sawyer» et «Les Aventures de Huckleberry Finn», trad. de Bernard Hœpffner, Tristram, 2008.

**Cahier du Centre de traduction littéraire N°49, «Traduire-Retraduire», Ed. Bernard Banoun et Irene Weber Henking, 2007. Le traducteur Paul Lefebvre donnera une conférence le 21 octobre à 8h30 à Dorigny. Rens: http://www.unil.ch/ctl

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