«Je finis par croire à ce que je chante»

Musique La 39e édition du Paléo Festival s’ouvre aujourd’hui

Vendredi, le chanteur stéphanois Bernard Lavilliers viendra raconter ses vies rêvées. Conversation avec un inventeur prolixe

Quand on lui demande de préciser un point, il répond souvent par une phrase de Cendrars. «Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens.» Depuis presque cinquante ans, Bernard Lavilliers chante des vies romanesques où des mulâtresses aux seins lourds croisent des mafieux borgnes dans les bars glauques d’Amérique latine. Au point où il a fini par se prendre pour le héros de ses propres refrains. Les multiples procès en mythomanie qu’il a connus n’ont pas entamé sa faconde. A 67 ans, le chanteur stéphanois reste ce voleur de feu impénitent pour lequel le réel semble trop exigu. Au fil de ses propres textes, autobiographie d’un griot blanc.

«J’ai oublié le nom de cette île perdue/Où le courant rapide poussa mon bateau noir»

«San Salvador» (1975)

J’ai beaucoup rêvé, adolescent, sur les corsaires, les pirates. Il existe toujours des pirates, en Somalie notamment. En mer de Chine, on m’a dit de faire attention aux pirates malais qui attaquaient les bateaux. Il y a deux races de pirates: ceux qui ont faim et ceux qui volent les yachts de milliardaires. Ces derniers sont encore plus intéressants, je trouve.

«Ils rêvaient de tropiques, des tropiques tropicaux/Pleins d’eau à trente degrés, pleins de forêts sanglantes»

«Les Barbares» (1976)

Quand j’étais à l’usine, à Saint-Etienne, il faisait très froid. Je travaillais la nuit. Je faisais mon boulot consciencieusement. Mais je n’en pouvais plus. Alors, je me suis barré au Brésil. J’avais vu le film Orfeu Negro , en 1960 peut-être. Je rêvais surtout d’Amazone. Ce n’étaient pas forcément les gonzesses et les plages, mais le mystère de la forêt qui me fascinait le plus. Je n’avais pas d’exemple dans ma famille de gens qui voyageaient loin. Un pays mythique. Il fallait y aller pour se rendre compte qu’il existait vraiment. Ce n’était pas une fuite, je m’entendais bien avec ma famille mais je voulais vivre l’aventure. Ne plus être dans le fatal, vissé au destin d’un ouvrier qui, de toute façon, n’allait pas s’en sortir. D’ailleurs, ils ne s’en sortent pas aujourd’hui.

«J’ai mal aux mains, j’ai mal aux os/J’avance toujours! J’avance!»

«15e Round» (1977)

La boxe, c’est sensuel. Quelle que soit la taille de l’aventurier, il doit pouvoir se défendre lui-même. Il faut savoir se battre ou alors courir vite. Il y a toujours le risque d’y passer. Il faut donc s’entraîner au danger. Ça m’a toujours intéressé. Moi, je m’emmerde un peu quand c’est la paix. La dernière fois que je me suis battu? Cela ne doit pas être bien vieux. J’ai mis deux gifles à un mec. Il l’avait bien mérité. Il était venu chez moi alors qu’il n’avait rien à y faire.

«Elle était née à Buenos Aires/Métisse d’Indienne et de SS»

«Fortaleza» (1979)

J’étais passé à Fortaleza avec mon camion dans une station d’essence qui faisait aussi bordel. J’avais rencontré cette femme qui devait être une prostituée du nord du Brésil. On s’est lié d’amitié. Et puis un jour, elle a disparu. Alors moi, j’ai inventé qu’elle avait été assassinée. Mais je n’en sais rien, en réalité. Ma chanson part du réel mais ensuite, c’est de la fiction. C’est souvent comme ça avec moi. Je finis par croire à ce que je chante. Ou alors je pars d’une phrase qu’on m’a vraiment dite. Comme quand j’étais à Kingston, quelqu’un m’a dit: «Kingston kills somebody», Kingston tue quelqu’un. C’était le départ d’une chanson. En 1979, en Jamaïque, les deux partis politiques étaient en guerre. Ça flinguait assez fort. La police militaire descendait la nuit avec d’énormes projecteurs et un fusil-mitrailleur dans l’entrebâillement de la porte. Ils nous demandaient qui on était, pourquoi on marchait dans la rue à cette heure-là. Ah non, Kingston, ce n’était pas uniquement du reggae à cette époque.

«Tout le gang était là, ceux de Porto Rico, ceux de Cuba/Les maquereaux de Harlem, les revendeurs de coke ou de coca»

«La Salsa» (1980)

New York, c’est la ville planétaire. Je suis allé voir le percussionniste Ray Barretto dans un club portoricain qui s’appelait le Corso. Il pouvait accueillir plus de mille personnes sur la piste de danse, avec les grands orchestres de Tito Puente ou Johnny Pacheco. Tout le monde venait danser: la petite secrétaire, le chauffeur de taxi, très sapés, au milieu des trafiquants et des gangsters. A deux heures du matin, il ne fallait pas regarder les femmes dans les yeux.

«La nuit carcérale/Tombant sur les dalles»

«Betty» (1981)

Si la prison est une thématique obsessionnelle dans mes chansons, il y a des raisons pour cela. Généralement, quand je parle de la taule, il s’agit d’un mec qui se plaint d’être derrière des barreaux et il y a une femme qui l’attend dehors. Dans «Betty», c’est le contraire. C’est un hommage à une femme prisonnière qui m’avait écrit depuis le trou pour me dire qu’elle allait se suicider. Alors, je lui ai écrit une chanson pour éviter ça. C’est un texte sur l’enfermement et sur la solitude. J’ai connu la prison. Un an de mitard parce que j’avais essayé d’échapper au service militaire. J’ai refusé de porter l’uniforme, on m’a jugé comme déserteur et j’ai passé mon temps dans une forteresse à Metz. J’étais à l’isolement. Heureusement que je connaissais des poèmes par cœur pour habiller cette histoire. Au Brésil aussi, j’ai été emprisonné par la dictature militaire. J’étais l’ami d’un ancien député communiste qui avait pris le maquis. Comme je conduisais des camions en Amazonie, je transmettais des messages pour la dissidence. J’ai été un peu en taule à Belém et puis j’ai réussi à m’échapper en Guyane.

«Moitié charnelle, moitié voilée/Bien trop lointaine, beaucoup trop près»

«Samedi soir à Beyrouth» (2008)

La première fois que je suis allé à Beyrouth, c’était en 1982 pendant l’attaque israélienne. C’était très chaud. Quand j’ai commencé à écrire une chanson sur la ville, je me suis aperçu qu’on pouvait croiser sur la corniche des femmes voilées et d’autres en minijupe. C’est ça, Beyrouth. Partout ailleurs, il y a une progression de l’intégrisme, un côté moyenâgeux. Je prenais mon petit-déjeuner dans cet hôtel libanais. Il y avait cette femme sexy, en tailleur, elle discutait avec une femme emballée dans un foulard. Cela ne semblait pas poser de problème. Les Saoudiens viennent à Beyrouth pour se taper des filles.

«Je voudrais travailler encore – travailler encore/Forger l’acier rouge avec mes mains d’or»

«Les Mains d’or» (2001)

On m’a longtemps demandé si, à part la musique, j’avais un vrai métier. Quand vous n’êtes pas connu, on vous considère comme un rigolo. Je suis allé chanter pour les ouvriers de Lorraine. Ça me concerne, j’ai travaillé dans ce genre d’usine. J’ai assisté depuis plus de trente ans au démantèlement progressif de l’industrie. J’ai rencontré ces mecs de 45 ou 50 ans, virés, qui savaient qu’ils n’allaient plus retrouver de travail. Ils sont devenus comme moi. Tous les travailleurs sont aujourd’hui des intermittents du spectacle. On ne signe plus de contrat fixe. Le mec de 50 ans qui se retrouve au chômage avec deux fils en études et qui passe ses journées à ne rien foutre, il n’a plus la sensation d’exister.

«Grand squelette de phosphore/La terre tremble sur le port/Downtown!»

«Baron Samedi» (2013)

Je n’étais pas en Haïti pendant le tremblement de terre. J’y suis allé après. Je voulais voir si mes potes artistes étaient toujours en vie. Il n’y en a pas un qui est mort, heureusement. En une poignée de secondes, 300 000 morts. Un côté bombe atomique. J’ai vécu un séisme au Nicaragua, tout à coup, la table s’est mise à bouger. Mais cela n’a pas été plus loin. C’est comme être dans les 40es rugissants avec des icebergs de 40 mètres de haut. Il n’y a rien à faire. On ne peut que prier Dieu si on y croit. Quand je suis arrivé à Port-au-Prince, il y avait des milliers de tentes bleues sur la place principale et, en plus, les voyous venaient la nuit pour racketter ou violer les déplacés. Face à ça, on ne croit plus trop en l’humanité.

Bernard Lavilliers en concert. Ve 25 juillet, 22h45. Paléo Festival de Nyon. www.paleo.ch