Il a passé l'été dernier sur la route. A dormir dans un break, entre deux concerts, aux côtés de son ami de trente ans, le percussionniste Mino Cinelu (Miles Davis, Peter Gabriel ou Lou Reed) avec qui il a enregistré le délicat Carnets de bord (Samedi Culturel du 30.10.04). Bernard Lavilliers, baroudeur devant l'éternel, n'a jamais craint la promiscuité pour assouvir ses envies. Pas plus à 58 ans que dans sa prime jeunesse: «Ça m'a rappelé mes débuts, à 16 ans, quand on tournait en France dans les maisons de quartier qui devaient fermer.» L'époque chanteur très militant: «En anarchistes que nous étions, on décidait de jouer dans ces MJC conspuées. Parfois devant des CRS.»

Dans l'esprit de Lavilliers, cultiver le goût de la liberté implique quelques contrariétés passagères mais jamais de contraintes. S'il chante parfois encore dans des usines sacrifiées sur l'autel de la rentabilité délocalisée, c'est qu'il ne s'est jamais résigné. Préférant l'action aux péroraisons, on l'a encore aperçu récemment à un concert de soutien à la journaliste Florence Aubenas enlevée en Irak. Ou sur le plateau anniversaire d'Envoyé spécial pour qui il avait réalisé en 1998 un documentaire à Brazzaville sur les rescapés congolais de la guerre civile: un film qui commençait par «J'ai mal à la mémoire». Réminiscence d'un autre reportage déjà, à l'orée des années 80, mais écrit cette fois, sur le Salvador.

Mais ses théories sur l'état du monde nourries de vécu, il les réserve habituellement à son répertoire, caisse de résonance aux soubresauts autant qu'écho humaniste. Carnets de bord, 25e album de Lavilliers, ne déroge pas à cette règle de conduite muée en règle de vie: des préoccupations écologiques se mêlent à des considérations politique, économique, culturelle; la figure du Che aux défigurations de Tchernobyl. Le tout bercé par du reggae, des musiques latines et caraïbes, des parfums d'Afrique. Lavilliers est parvenu à conjuguer les latitudes avec beaucoup d'instinct. L'attitude rebelle et canaille de ses années de braise en moins, la gourmandise et la justesse des mots en sus. Les Carnets de bord de l'auteur de «Noir et Blanc» sont plus que jamais ceux d'un observateur avisé, d'un conteur-ciseleur au verbe sensoriel qui, à force de ratures, ne conserve aujourd'hui sous son encre qu'une poignée de métaphores figuratives.

Apatride dans l'âme autant que citoyen du monde, passeur de rêves et poète engagé, Lavilliers a été formé à l'école du verbe tranchant de Léo Ferré. Au fil des albums, il en est presque devenu un disciple. Un garant de sa mémoire, en tout cas: «Les Anglo-Saxons avaient Lou Reed, Patti Smith ou Zappa. En France, il n'y avait guère que Ferré à l'époque pour rivaliser avec leurs chansons. J'adorais ses textes provocateurs, surréalistes et assez métaphoriques. J'ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à perpétuer les mots de Léo. Comme ceux d'Aragon d'ailleurs, dans un autre registre.»

Lavilliers dit se voir aussi plutôt comme «un neveu de Higelin, de Gréco, de Salvador, des gens un peu fous». Entre chansons rive gauche, refrains coup de poing et ballades légères, Lavilliers a forgé son style aussi hybride qu'unique. Sauf que le jeune homme né de l'union d'un ancien résistant et d'une institutrice a rapidement pris le sillon du métissage musical, en télescopant salsa, bossa-nova, reggae, rythmiques afro-cubaines au rock. A l'image de tous les bourlingueurs impénitents, ce sont les voyages qui l'ont fait.

Puits sans fond d'anecdotes vagabondes, réelles ou fantasmées, le Stéphanois aux mille vies présumées a très tôt quitté la grisaille de Saint-Etienne qui l'a vu grandir pour s'inventer un destin sous d'autres latitudes. Alors qu'il caresse l'idée de devenir boxeur professionnel ou comédien, l'année 1965 l'a finalement vu accoster au Brésil. Avant les Caraïbes, l'Amérique centrale et celle du Nord et bien plus tard, l'Asie, l'Afrique. Plutôt que tourneur sur métaux, il y épousa les professions de docker, de camionneur, au gré de sa dérive des continents, selon les opportunités et les rencontres. La valse des métiers et des expédients n'a cessé qu'à son retour en France, fin 1967. Avant d'entrer pleinement en chanson avec Les Poètes, il est contraint d'un détour par un bataillon disciplinaire pour cause d'obligations militaires non remplies. En mai 1968, loin de la Sorbonne et des barricades, Lavilliers chante dans les usines occupées de province.

«Graine d'ananar» en germe, il a poussé sans renier ses convictions, et sans certitudes «réservées aux imbéciles». Même si le hâbleur s'est fait cajoleur, les coups de poing chansonniers restent percutants à leur manière fine: «Cassés de l'Est, stressés de l'Ouest/Rusés du Nord, usés du Sud/Vers quelle certitude, vers quelle latitude/Vers quelle lassitude, vers quelle certitude/Allez-vous?» interroge calmement un refrain de Carnets de bord. En interview, «Droit à la catastrophe» a été sa seule réponse en forme de certitude.

Bernard Lavilliers en concert: Grand Casino, 19, quai du Mont-Blanc, Genève, sa 19 mars à 20h30. Loc. Fnac et TicketCorner. Rens. http://www.lmprod.ch