L’écrivain dissident croate Anton Ciliga l’avait baptisé «le pays du grand mensonge». C’est moins la Russie dans son essence qui est visée que le régime à la longévité exceptionnelle qui s’est emparé de tout un pays un jour de novembre 1917, transformant jusqu’à son nom en un acronyme porteur de terreur politique et d’immenses espoirs déçus. Au cœur de ce système qui a fait trembler le monde, le Kremlin de Moscou, centre névralgique du pouvoir (et lieu de résidence de l’actuel président) n’a pas encore livré tous ses secrets.

Aguicheur

Mort de Raspoutine et exécution des Romanov, purges staliniennes, massacres de Katyn, affaire Farewell et putsch contre Gorbatchev: tous les chapitres des «Secrets du Kremlin» – le titre de ce livre au nom aguicheur – relèvent de l’histoire connue, l’on n’y trouvera donc pas de révélations fracassantes. D’ailleurs, les vrais secrets du Kremlin restent bien gardés puisque Moscou vient de mettre à l’ombre des montagnes d’archives du NKVD concernant les purges et les déportations de la première moitié du XXe siècle. Les familles de victimes et les historiens devront attendre jusqu’en 2044!

Le talent de Bernard Lecomte, ancien grand reporter à La Croix et à L’Express, c’est de restituer, avec un style agréable et souvent mordant, le contexte, le climat moral et les enjeux immédiats des grands dirigeants comme des hommes de l’ombre. Et rien n’est moins simple ni plus tortueux que de brosser ce panorama qui va de Raspoutine… à Poutine.

Despotes et transfuges

Lénine, tout d’abord, sort plutôt écorné de sa description: le grand leader bolchevique aux positions maximalistes n’écrivait-il pas à ses partisans, après avoir supprimé les institutions démocratiques: «Fusillez et pendez le maximum d’ennemis de classe, afin que le peuple, à des centaines de kilomètres à la ronde, voie, tremble, sache et hurle!»

Son successeur Staline, expert en manipulations effroyables, a droit à plusieurs chapitres d’affilée: la persécution et l’assassinat de Trotski, le pacte germano-soviétique, le massacre des offices polonais à Katyn, la visite de Charles de Gaulle comme chef de la France libre en 1944, scellant une alliance franco-russe de raison, et enfin la mort du tyran dans sa datcha à Kountsevo, le 5 mars 1953, entouré de sa garde rapprochée: Malenkov, Beria, Boulganine, Khrouchtchev et le très puissant chef du NKVD, Beria, lequel ne tardera pas à être arrêté et fusillé pour avoir tenté un coup de force en s’emparant du pouvoir sur la dépouille encore tiède du petit père des peuples.

Affaire Kravtchenko

Loin de se borner aux grandes et petites heures des despotes (bien que les pages consacrées à Khrouchtchev, Andropov et Gorbatchev sont tout aussi savoureuses et très détaillées), ces «Mystères du Kremlin» abordent aussi des affaires qui ont marqué le siècle, comme celle de Kravtchenko, l’ingénieur ukrainien qui parvint à fausser compagnie aux espions du NKVD pour «passer à l’ouest». L’histoire de ce transfuge est révélatrice d’un climat intellectuel extrêmement favorable au stalinisme après la guerre.

En «choisissant la liberté» (c’était le titre de son livre), Kravtchenko révèle à un Occident les purges, les exécutions, les camps, les mensonges d’Etat. Le procès qu’il intente aux magasine Les Lettres françaises ouvre le débat sur la nature de l’URSS et mine pour la première fois la légitimité du régime soviétique. De même que la déstalinisation de Khrouchtchev conjuguée à la répression des Hongrois et des Tchécoslovaques aura contribué à doucher l’espoir d’un «socialisme à visage humain».

Eltsine sur son char

Gorbatchev aurait-il pu réformer l’URSS et lui assurer sa survie? En profitant de ses vacances en Crimée pour le renverser, un «quarteron de conservateurs» sans charisme qui espéraient le retour au communisme d’avant la Perestroïka ont précipité l’ensemble de l’édifice dans l’abîme. Et quand ils sont renversés à leur tour, le 22 août 1991, ce n’est pas «Gorby» le héros du jour, mais Eltsine, juché sur un char, qui galvanise une foule ivre de libertés et ignorante du capitalisme à venir.

Mitterrand non plus n’a pas été le héros du jour, rappelle Bernard Lecomte, lorsqu’il eut tant de mal à condamner ce putsch à l’antenne… Ce président cultivé et féru d’histoire ne pouvait pas imaginer la chute des régimes marxistes léninistes, tout comme il était défavorable à la réunification de l’Allemagne!

Un petit caïd assagi

Mais au cours de ce XXe siècle russe tourmenté apparaît un petit caïd «râblé et taciturne» de Leningrad, qui rêve de «flinguer les hitlériens», selon les figures du temps. Devenu grand, il devient très sage, fait son droit, se fait repérer par le KGB qui l’engage. Vladimir Vladimirovitch Poutine, c’est bien lui, va grimper les échelons, jusqu’à la chute du Mur qui le surprend en poste à Dresde. Continuant son ascension à la mairie de Saint-Pétersbourg, aux côtés d’un oligarque, il prend les rênes du FSB en 1998. A peine deux ans plus tard, ce poulain d’Eltsine accède à la présidence, avec les plus chaudes recommandations du vieux dirigeant… Ce pouvoir suprême, Vladimir Poutine ne semble pas près de le céder. Suite au prochain épisode!


Bernard Lecomte, Les Secrets du Kremlin, Perrin, 370 p.