Bernard Letu règne à Genève sur une librairie d’art unique, riche d’ouvrages rares

Cet hédoniste s’est fait une spécialité de dénicher des livres introuvables

Rue Jean-Calvin vit, rêve et prospère un petit vizir. Il doit sa noblesse à l’amour des lettres, des dames et des palais. Il en a fait profession; depuis quarante ans il règne en ambassadeur du plaisir, plaisir d’esthète, cela va sans dire, plaisir d’enlumineur, plaisir de flâneur, établi à vingt pas de l’endroit où a habité Jean Calvin, ce pasteur qui réprimait l’ornementation. Bernard Letu est un contrepoint à l’austérité, relative il est vrai, du quartier. Sa librairie est une enclave dédiée à la beauté – du geste, de la silhouette, de la parure. Des livres d’art, rares souvent, tentateurs toujours, vous font de l’œil. Devant eux, vous êtes comme Narcisse: délicieusement égoïste, prêt à tourner la page et à vous laisser ravir.

Vous ne serez pas seul à caresser la soie du rêve. Chez Bernard Letu, la clientèle est avisée et butineuse. Vous y croisez un banquier à la recherche d’un cadeau qui frappe – T he Hermitage. A palace and a museum, livre fastueux du photographe turc Ahmet Ertug, est très demandé ces jours. Mais aussi un chasseur de mode prêt à une folie pour étancher sa soif. Ou encore un étudiant en architecture venu feuilleter un ouvrage consacré à Piero Fornasetti, ce graphiste bibliophile qui chérit Arlequin, les cantatrices et les bolides sur les affiches et les tissus. Mais chez Bernard Letu, vous pouvez ne rien chercher, vous trouverez.

Il vous reçoit à présent, courtois et cérémonieux, juste ce qu’il faut. Naguère, un bouledogue aux yeux de miel se faisait passer pour un garde du corps. Mais il est mort, il en reste l’effigie sur une enseigne que les touristes aiment photographier. Vous lui demandez: «Où est né votre ministère de la beauté? D’où vient que vous ne vous fatiguez pas de jouer l’initiateur?» Alors, il se rappelle: le Paris de son enfance, ses transports de fils unique. La Ville-Lumière est endeuillée. L’Occupation est une humiliation pour beaucoup. On s’arrange avec sa conscience. Le père est juriste à la SNCF. La mère femme au foyer. Rien que de très banal. Sauf que Bernard brille au lycée. Sauf qu’il est bouleversé par l a 7e Symphonie de Beethoven, l’allegretto en particulier. Sauf qu’il se passionne pour le colonel T. E. Lawrence, cet officier qui guerroie entre La Mecque et Damas. Les Sept Piliers de la sagesse est le récit de son épopée. Pour l’adolescent, c’est la porte de l’Orient. Cette lecture sera sa mappemonde.

Paris est libéré, mais barbouillé. Est-ce pour fuir le dégoût de l’époque? Il s’inscrit à l’Ecole des langues orientales, apprend l’arabe classique, passe une licence de droit, s’imagine secrétaire d’ambassade, ou consul. Au large, camarade! est le seul mot d’ordre qui vaille. Vite, un saut en Syrie. Vite un autre au Liban. Il se sent cavalier comme Lawrence, mais moins sage. Il débarque au Caire, engagé comme apprenti diplomate. Il poursuit des roses pourpres au bord du Nil, s’enfièvre à la tombée de la nuit pour une Justine ou une Albertine, se révèle infatigable en don Juan de cocktail, tourbillonne avec les milans au-dessus des minarets, interroge le sphinx au milieu du désert.

Comment être plus heureux? La diplomatie est sa symphonie. Mais il ne passera jamais le concours. Un banquier français l’a distingué. Cet homme-là ferait merveille à la BNP. Bernard retourne au pays, grimpe les échelons, se retrouve directeur adjoint d’une succursale à Bâle, marié qui plus est, avec deux enfants.

Alors, Bernard, pourquoi Genève si loin du colonel Lawrence? Pourquoi le Rhône après le Nil? Derrière son bureau, il se souvient encore, ce désir de changer la vie. D’ouvrir une galerie qui célébrerait la gravure, celle d’un Jean-Pierre Velly par exemple, mais aussi les enfants du surréalisme. Il revoit le banquier qui accepte de l’aider et la rue Saint-Léger en lisière de Vieille-Ville. C’est là qu’il pose pour la première fois son enseigne. Il y monte une exposition Dominique Appia, ce peintre établi à Genève, et publie à cette occasion un premier livre. On est au mitan des années 1970. Le surréalisme et la gravure sont des breloques passées de mode. La galerie se transforme: elle se mue en librairie d’art, c’est-à-dire en archipel du désir.

«Je ne pouvais concevoir le métier de libraire qu’en relation avec l’art, raconte-t-il. Tous mes choix sont le fruit d’une recherche esthétique, que ce soit dans le domaine des tissus, des bijoux ou des céramiques. Ma clientèle aujourd’hui? Pas la vieille société genevoise, celle de la rue des Granges, ou très peu. Mais plutôt la Genève internationale, celle des affaires. Des gens qui ont envie de faire un beau cadeau marquant. Vous voyez ce livre? Oui, celui-ci, ce grand consacré au photographe Peter Beard. Il est magnifique non? Il vaut 6600 francs. Mais il y a une autre clientèle, celle des étudiants attardés, des jeunes décorateurs d’intérieur ou artistes qui ont envie d’échanger.»

A deux pas de chez Calvin, Bernard Letu professe l’hédonisme. Un visage racé le console d’un chagrin secret. Ses nuits de petit garçon ont été peuplées par l’actrice Maureen O’Hara, sublime de sensualité dans Qu’elle était verte, ma vallée; par Edwige Feuillère, cette vedette des années 1940 qu’il découvre sur les genoux de son père dans un cinéma de quartier. Aujourd’hui, il admire Isabelle Huppert, sa figure qui est un paysage renouvelé de film en film. Son hédonisme, c’est aussi sa compagne, originaire, faut-il s’en étonner, de Turquie. Avec elle, il s’échappe à Istanbul, s’imagine à la cour de Soliman le Magnifique, reste sans voix devant les mosquées du maître architecte Sinan, se voit parader sur un éléphant blanc comme le héros de L’Architecte du sultan d’Elif Shafak, roman qui l’escorte ces jours.

De cette Byzance qui est sa patrie d’élection, il pourrait dire comme Guillaume Apollinaire à propos d’Ispahan la persane: «Pour tes roses/J’aurais fait/Un voyage plus long encore/Ton soleil n’est pas celui/Qui luit/Partout ailleurs/Et tes musiques qui s’accordent avec l’aube/Sont désormais pour moi/La mesure de l’art.»

Parler de retraite ici serait évidemment d’une cuistrerie sans nom. Bernard Letu possède la souplesse du fakir. Jusqu’à il y a peu, il saluait chaque aube nouvelle en faisant le poirier, dix minutes à la verticale, la tête vissée au sol. L’écrivain Alexandre Vialatte écrit: «Dorer les éléphants est le vrai métier de l’homme.» Letu fait ça. Il dore les éléphants.

«Ma clientèle? Pas la vieille société genevoise, celle de la rue des Granges. Mais plutôt la Genève internationale, celle des affaires»