littérature

Bernard Pivot: «J’aspire à être émerveillé, encore et encore»

Rangement de sa bibliothèque, petits rituels de lecture, choix d’un ouvrage: le journaliste publie avec sa fille Cécile Pivot «Lire!», ode à la plus belle des équipées intérieures. Il raconte ses mille et une vies de lecteur

Cet air de chouette rattrapée par le jour. Il est dix heures moins une, l’autre matin, et Bernard Pivot vous attend à 10h. Il tournicote déjà dans le hall du palace genevois où il est descendu. Le président de l’Académie Goncourt a toujours été à cheval sur la ponctualité. Il salue, encore embrumé: il cogite sur le discours qu’il prononcera le soir même à la Société de lecture, dont il est l’un des hôtes en ce jour où elle fête ses 200 ans. Il a peut-être une pensée pour sa fille Cécile Pivot, journaliste elle aussi, avec laquelle il publie Lire!, ode euphorisante à la lecture, merveilleusement illustrée. Ils y évoquent à deux voix l’art de choisir un livre, de ranger sa bibliothèque, de lire en vacances, etc. On parle de cela, justement, de ce vagabondage intime, le plus précieux des luxes.

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Qu’avez-vous découvert, Cécile et vous, sur vos pratiques de lecture respectives?

L’usage du corps est le même: on n’aime pas la mollesse; nous ne lisons jamais couchés, ni dans un hamac ni dans une baignoire. Nous lisons sur du dur, avec une table devant nous pour pouvoir poser le livre et prendre des notes pour ce qui me concerne. Ce qui nous distingue, c’est que Cécile raffole des librairies, alors que je les fréquente peu. J’ai toujours eu l’avantage de recevoir les livres.

Vous lisiez dix à quatorze heures par jour à l’époque de vos émissions. Etes-vous resté cet athlète de la lecture?

Oui et non. Je suis un lecteur marathonien pendant les trois mois de l’été, de juin à août, à cause du Prix Goncourt. Le reste de l’année, je suis un lecteur plus évanescent, cinq à six heures par jour selon les périodes. Lire, c’est très physique. A 83 ans, je n’aurai plus la force d’avaler les ouvrages comme à l’époque d’Apostrophes.

Lisez-vous plusieurs livres à la fois?

Non, jamais. J’ai toujours lu en continu, de la première à la dernière ligne.

Pourquoi?

Lire un roman, c’est vivre avec les personnages. Il en est à ce moment-là du lecteur comme de l’écrivain. Le romancier passe ses journées et ses nuits avec ses héros. Le lecteur fait de même.

Continuez-vous d’annoter?

Je lis crayon à la main, toujours. Je souligne des phrases, je prends des notes dans le livre, sur ses pages blanches. C’est utile pour ma chronique dans Le Journal du dimanche. Et pour nos délibérations avec le jury du Prix Goncourt. Quand on lit un roman en juin et qu’on doit en parler en octobre, il faut avoir des repères.

Avez-vous des amis écrivains?

En tant que journaliste actif à la télévision, je n’avais pas d’amis auteurs. Sauf Robert Sabatier, parce que nous avons débuté ensemble, et Jean Chalon, avec qui j’avais travaillé au Figaro littéraire. Remarquez que j’ai failli être proche de Marguerite Duras.

Ah, bon?

Comme elle était très contente de l’entretien que j’avais fait avec elle, elle a essayé de m’attirer dans son premier cercle et je me suis laissé prendre. J’étais flatté. On se téléphonait. Mais ça n’a pas duré. Un jour, elle m’appelle à 3h du matin pour me lire le texte qu’elle venait d’écrire. Cette nuit, j’ai mis le holà. Il fallait rester libre. Il y a eu une exception, Jorge Semprun, l’auteur de L’écriture ou la vie.

Qu’est-ce qui vous unissait?

Tout nous séparait. Il avait le don des langues, je ne l’ai pas; il avait la tête politique, ce n’est pas mon cas; il a un passé de militant et de résistant que je n’ai pas. Mais ce qui nous réunissait, c’était le football et le plaisir que nous avions à rire du monde politique et littéraire. Et puis nous avions en commun la gastronomie. Les restaurants de la région lyonnaise n’avaient pas de secret pour nous. Notre amitié ne relevait pas de la vie intellectuelle mais de ces choses indéfinissables qui font que deux êtres s’apprécient.

Vous tweetez deux, trois fois par jour. D’où vient cette pratique?

J’ai un plaisir fou à tweeter. Twitter est un média extraordinaire qui oblige à faire court et cette concision est un excitant pour un journaliste. Je m’en tiens aux 140 signes réglementaires. Selon l’humeur, ça peut être une maxime, une chose vue, un calembour. Ce matin, j’ai envoyé des tweets sur les mots qui entrent dans Le Petit Robert, dont le suisse «azorer» qui veut dire «réprimander».

Il faut croire que ça plaît: je suis à près d’un million d’abonnés, ce qui est énorme sans le support d’une émission.

La critique traditionnelle a-t-elle la même influence que par le passé?

Le métier n’a pas changé. Mais la perception par le public de la critique a évolué. Parce qu’elle s’est disséminée, dans les journaux, les blogs, Facebook. Pour un auteur toutefois, avoir un papier élogieux dans Le Monde, Libération, Le Temps est plus important que d’avoir une bonne critique sur un blog.

Quand un politique, un champion, un chef d’entreprise veut dire quelque chose, il écrit un livre. Regardez François Hollande. Il estime qu’il a été maltraité, il écrit. Le livre, c’est l’assurance d’être invité à la radio, à la télévision, d’avoir des articles, etc. C’est pour cela que je suis optimiste pour son avenir

La critique littéraire a gardé son prestige. Si un article ne suffit plus à faire le succès d’un livre, un tir groupé dans la presse a un effet considérable. Prenez Le lambeau de Philippe Lançon. Les Belges, les Suisses, les Français, tout le monde en a parlé. L’impact est énorme.

Qu’est-ce qui a changé dans le monde du livre?

Le statut de l’auteur. A mes débuts, les Mauriac, Camus, Sartre, Aragon étaient des stars. Aujourd’hui, les écrivains vedettes ont des concurrents, les sportifs, les chefs de cuisine, les chanteurs. Les best-sellers n’ont plus le même poids: 300 à 400 000 exemplaires étaient la norme il y a quarante ans; aujourd’hui, c’est 50 000.

Mais ce qui n’a pas changé, c’est l’impact d’un livre. Quand un politique, un champion, un chef d’entreprise veut dire quelque chose, il écrit un livre. Regardez François Hollande. Il estime qu’il a été maltraité, il écrit. Le livre, c’est l’assurance d’être invité à la radio, à la télévision, d’avoir des articles, etc. C’est pour cela que je suis optimiste pour son avenir.

Vous dites admirer Antoine Blondin, l’auteur de «L’humeur vagabonde». Quelle est sa grâce?

Sa gaieté mélancolique, c’est un peu la mienne. Je suis joyeux, mais je couve au fond de moi une tristesse insurpassable. Je n’imaginais pas pouvoir écrire comme Camus ou Malraux. Mais comme Blondin ou Gilles Lapouge, oui. Je m’y suis essayé et je suis tombé de haut.

A 18 ans, comment voyiez-vous votre vie?

Je ne l’imaginais pas. Je manquais de maturité, j’étais un garçon sympathique, mais banal. Si je devais refaire quelque chose dans ma vie, ce serait mon adolescence. J’étais un peu bêta. Après un bac passé avec difficulté, j’ai pensé devenir vétérinaire, j’adorais les animaux, mais les études me semblaient trop ardues. A vrai dire, je n’avais aucune idée.

Un livre vous a-t-il ouvert les yeux?

Non. Quand j’étais enfant, je dévorais Le Larousse. Mais jeune, je n’étais pas un grand lecteur; même si j’avais une passion pour la presse, je jouais surtout au football. A un moment, j’ai envisagé de devenir inspecteur des contributions. Je me suis même inscrit même dans une école par correspondance.

Après ma mort, j’aimerais que Dieu me dise: Ah, je suis content de vous voir, expliquez-moi la règle des participes passés des verbes pronominaux, parce que moi, tout Dieu que je suis, je n’y ai jamais rien compris

Un jour, un ami de ma famille qui me voyait dévorer des journaux tous les jours m’a dit: «Plutôt que de les lire, tu ferais mieux de les écrire.» Comme je n’avais pas confiance en moi, je croyais que je n’étais pas capable de devenir journaliste. J’ai présenté le concours pour l’école, j’étais persuadé que j’échouerais, ils en prenaient 40 sur 400. J’ai été sélectionné et, là, ma vie a changé.

Qu’est-ce que le lecteur que vous êtes a gagné avec le temps?

Je lis toujours de la même façon, de la première à la dernière ligne. Et j’ai toujours envie d’être émerveillé, comme quand j’étais jeune journaliste. Je me souviens de mon bonheur quand j’ai découvert Patrick Modiano et sa Place de l’Etoile. Je lui ai envoyé un mot, il l’a gardé. Parce que je suis le premier journaliste à avoir réagi à un de ses livres.

Le classique que vous rêvez de relire?

Tocqueville. Ou le poète Patrice de La Tour du Pin. Je relirais volontiers André Gide et Marcel Proust. Mais je n’ai pas le temps. Je suis happé par la nouveauté, toujours la nouveauté, pour Le Journal du dimanche, le Goncourt. Je resterai journaliste jusqu’à la fin de ma vie.

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise après votre mort?

J’ai une réponse qui n’est pas très sérieuse. J’aimerais qu’il me dise: «Ah, je suis content de vous voir, expliquez-moi la règle des participes passés des verbes pronominaux, parce que moi, tout Dieu que je suis, je n’y ai jamais rien compris.» C’est amusant, non?


«Lire!», Bernard Pivot et Cécile Pivot, Flammarion, 192 p.

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