En septembre 1996, le comédien genevois Marcel Robert incarnait avec force au Musée de l'Ariana, dans le cadre du Festival de la Bâtie, le directeur paranoïaque d'un grand Institut culturel français à l'étranger, excédé par l'exposition d'art conceptuel qui occupait trop longuement ses locaux: les ongles de dix chômeurs en fin de droits, transformés en sculptures vivantes grâce à un coup de marteau asséné sur chacun de leurs orteils, tardaient en effet à tomber. Avec ce texte théâtral provocant (édité l'année suivante par Mille et une Nuits), Bernard Comment inventait une fable à la fois burlesque et cruelle. Cet automne, il pousse plus au noir encore son propos dans Le Colloque des bustes, une satire sociale à la lisière du fantastique.

Imaginez: une mode nouvelle s'est répandue depuis peu chez les collectionneurs d'art, celle de posséder un buste vivant. Le narrateur, Louis, est l'un des quatre-vingt-trois hommes-troncs répertoriés à travers le monde dans des collections privées car les institutions publiques n'ont pas encore pris ce risque. Il est vrai qu'elles n'ont pas comme les collectionneurs le souci d'«acheter au bon moment, quand les prix sont encore abordables» et de revendre «si la plus-value peut se révéler intéressante». Monsieur, qui ne songe pas pour l'instant à se défaire de Louis, est cependant persuadé que sa participation au colloque où il vient d'être convié avec quatre de ses semblables lui vaudra une cotation en hausse.

Ce colloque est destiné à lancer, lors d'une soirée à l'Opéra-Bastille, un nouveau logiciel de conversion de l'oral à l'écrit assorti d'une traduction simultanée en un grand nombre de langues, cela sous d'énormes pancartes publicitaires qui proclament ET POURTANT ILS ÉCRIVENT. Beau slogan pour qui ne dispose même pas de moignons… En fait, ils liront un texte du Livre des Juges, de l'Evangile selon saint Matthieu, de Homère, Dante ou Rimbaud qui s'affichera aussitôt en traduction simultanée en toutes les langues possibles, manière d'abolir la vieille rivalité entre le parler et l'écrit.

En point de mire, on trouve donc non seulement le monde des arts plastiques familier à l'écrivain (il vient de faire paraître aux Editions Adam Biro, dans un volume collectif, un entretien avec son père, le peintre jurassien Jean-François Comment), mais aussi le monde des médias et du marketing qu'il fréquente de plus loin, sans doute, à des titres divers: en dehors de son œuvre propre de romancier, d'essayiste et de nouvelliste, Comment écrit en effet pour les journaux, la radio, le théâtre, la télévision, le cinéma et il est, depuis un an, directeur de la fiction sur France-Culture.

Parce qu'il s'agit d'une fiction, justement, le romancier ménage ses effets et met en scène avec habileté ses quelques personnages (dont la jeune et charmante Lucille, l'hôtesse chargée de veiller sur Louis), pour mieux nous faire admettre l'énormité de son invention de départ. Tout commence par un dialogue entre Louis et un journaliste qui cherche ses mots et s'enferre, comment faut-il donc dire: figurants, pièces, hommes-troncs, infirmes, potiches, sculptures vivantes, bustes? C'est cela, bustes! Avec une belle virtuosité qu'on retrouvera plus loin, toujours à propos de la presse, l'écrivain file une phrase de près de deux pages où il se fait l'écho des tâtonnements et des dénonciations journalistiques.

On reproche aux organisateurs du colloque de donner dans la provocation parce que tout est bon pour faire vendre (le lecteur pense bien sûr aux campagnes de Benetton). Et l'on s'interroge déjà sur ces pauvres diables du tiers-monde qui se font amputer bras et jambes pour accéder au statut, enviable à leurs yeux, d'œuvres d'art «sans prendre en compte la nécessité des réseaux, des processus de cooptation ou de reconnaissance ou d'authentification, le marché était dans tous les cas submergé de nouveaux bustes, des potiches de fraîche date et de confection douteuse». Sans parler du trafic d'organes… La polémique enfle mais le scandale n'éclatera qu'après le colloque, à la conférence de presse où Louis avoue que le sexe ne lui manque pas mais qu'il donnerait tout pour respirer une fois encore l'odor di femina. Un vœu que Lucille s'emploiera à exaucer.

Si un écrivain se reconnaît aussi à ses obsessions, on peut dire de Bernard Comment qu'il est fidèle à lui-même dans le mauvais ménage que font avec leur corps nombre de ses personnages, plus ou moins hypocondriaques et souffrant de mauvaise digestion: avant d'imaginer ces individus réduits à leur seul buste (ce qui n'empêche pas Louis de souffrir de points noirs, que son maître extrait rituellement), il avait déjà, dans une des nouvelles d'Allées et venues, évoqué un écrivain qui s'autodévorait. Un frère du héros du Colloque des bustes, lequel songe à l'avenir «qui finira bien par accoucher d'une machine pour les sourds, aveugles et muets, non?»

(En librairie le 5 septembre)