A Genève, dans le même temps où la galerie Charlotte Moser présente les travaux récents de Peter Klasen, que la galerie Anton Meier montre des estampes d'Eduardo Arroyo, il se trouve que la galerie Sonia Zannettacci propose une minirétrospective de Bernard Rancillac. L'occurrence est à relever puisque ces trois artistes participèrent au milieu des années 60 à l'exposition Figuration narrative, organisée par le critique Gérald Gassiot-Talabot, et que chacun d'eux persévère toujours dans un certain militantisme de l'image.

La remise en lumière de cette tendance n'est pas sans importance, à l'heure où d'aucuns déplorent le manque de sens de l'art contemporain et que d'autres, plus radicalement encore, clament la mort de l'art, après avoir pleuré successivement la disparition de la figuration, puis de la peinture. Attitude au demeurant pas très nouvelle, puisqu'il y a trente-cinq ans déjà qu'Eduardo Arroyo, Gilles Aillaud et Antonio Recalcati balançaient – symboliquement dans une toile – Marcel Duchamp dans les escaliers, et que la figuration narrative (en parallèle avec le nouveau réalisme de Tinguely, Arman, Daniel Spoerri, Martial Raysse; et à l'exemple du pop art américain) se posait en réaction contre l'art informel. Lequel dominait depuis l'après-guerre et déballait du psychique plutôt que du véridique.

Dans cette veine du retour à la lisibilité, Bernard Rancillac a construit sa réputation sur une image-choc. Celle de l'affiche tirée en mai 1968 par l'Atelier populaire des Beaux-Arts de Paris, qui représentait Daniel Cohn-Bendit face à un CRS et proclamait: «Nous sommes tous des Juifs et des Allemands.» A 70 ans, Rancillac continue dans cette voie du témoignage. Dernièrement, il a peint des toiles – qui ne sont pas montrées ici – sur des femmes algériennes, sur la Tchétchénie, comme il l'avait fait auparavant sur des camps de réfugiés khmers, pour dénoncer des situations politiques. Mais il sait aussi que l'image se nourrit de sentiments divers et se façonne d'apports multiples.

La superficialité

des dames en petites tenues

La Leçon de peinture, acrylique sur toile et installation de 1967, parle en fait de musique et de photographie. Rancillac a du reste, dans de nombreuses toiles, rendu hommage au jazz et à ses interprètes, comme il s'est inspiré du langage graphique de la publicité, de la bande dessinée, des prises de vue, des clichés. Dans Histoire de femmes (1986), en passionné des rapports Orient-Occident, il se penche sur les différences de perceptions et de descriptions, selon les sensibilités. Et dans Souvenir de Santa-Monica (1986), une partie inachevée souligne que ce qui est montré relève énormément du fabriqué. Tandis qu'avec Le Fruit ou Les Bas noirs (2000) et leurs dames en petites tenues, Rancillac pointe le fait que dans l'immédiateté se loge aussi la superficialité. Alors, finalement, que lit-on dans le plus perceptible: de la réalité ou de la facticité?

Bernard Rancillac. Morceaux choisis.

Galerie Sonia Zannettacci

(rue Henri-Fazy 4/ rue des Granges 16 à Genève, tél. 022/311 99 75).

Lu 14-19 h, ma-ve 10-12 h et 14-19 h, sa 11-17 h. Jusqu'au 17 mars.