Culture

Bernard Comment renoue les fils de sa vie

L'année 2004 marque l'heure des choix et des bilans pour l'écrivain suisse. «Un Poisson hors de l'eau», son dixième livre, est traversé par le deuil. Sa carrière professionnelle, elle, suit un cours heureux avec son retour au monde de l'édition.

Bernard Comment. Un Poisson hors de l'eau. Seuil, 270 p.

La lumière bleue d'un aquarium géant éclaire le «poisson hors de l'eau». Seul devant les merveilles exotiques qui engloutissent tout son argent ou au sommet de sa grue, un homme mène son monologue intérieur. Auteur et personnage ont en commun de se sentir comme «étrangers à leur vie», c'est en cela seulement que le dixième livre de Bernard Comment est autobiographique. A 44 ans, l'âge de son héros, il est à l'heure des bilans. Un Poisson hors de l'eau est né du besoin de renouer le fil de sa vie, qu'il dit avoir perdu. Une gestation de quinze ans et quelques mois de travail nocturne, face au ciel et aux toits de Paris, devant une fenêtre où une pigeonne vient de poser deux œufs blancs avant de disparaître.

Jusqu'ici, la trajectoire de Bernard Comment ressemble à une success story: des études brillantes, à la lumière de Jean Starobinski et de Roland Barthes; un long séjour à Florence et un autre à la Villa Médicis à Rome. Depuis L'Ombre de mémoire en 1990, des essais, des romans, des nouvelles régulièrement publiés et bien accueillis. Une collaboration heureuse avec Alain Tanner. Cinq années passionnantes à France Culture qu'il ne quitte qu'en partie pour prendre la suite de Denis Roche à la tête de la prestigieuse collection Fiction & Cie aux Editions du Seuil. Son ami Antonio Tabucchi lui a confié la traduction de Tristano muore (lire en p. 3). Pourtant, Un Poisson hors de l'eau est un livre de deuil, hanté par plusieurs suicides. Il s'ouvre d'ailleurs sur l'enterrement d'un ami cher, à Genève. Rien de pathétique dans ces retrouvailles entre vieilles connaissances, plutôt un malaise diffus, qui s'exprime par le harcèlement des moustiques dans la chaleur de la nuit. L'épanchement n'est pas le registre de Bernard Comment.

Son héros, dont l'érudition perce à tout moment, a choisi, à l'étonnement de tous, une profession solitaire: grutier, il regarde le monde de haut dans sa cage de verre. Il est retourné vivre dans sa petite ville près de la frontière française dans le Jura (L'auteur, lui, est né à Porrentruy, fils du peintre Jean-François Comment). Il y est comme de passage. Ses seuls compagnons sont muets: ses poissons, ses livres, dont il gère la prolifération avec rigueur, et ses compagnons de jeu, car il joue au poker avec le même détachement acharné.

Un autre «étranger à lui-même» s'attache à ses pas et s'installe dans la ville. Mais lui est en colère: un grand avenir de saucier s'ouvrait à lui. L'avènement de la nouvelle cuisine en 1968 a ruiné sa carrière. Bernard Comment est fasciné par ces destinées que l'Histoire, grande ou petite, balaie. Un troisième personnage cristallise la rogne du cuisinier: un milliardaire installé en Suisse pour échapper aux impôts. Un fugu, poisson japonais qui peut se transformer en arme mortelle, aura raison des deux.

Trois histoires d'amour réchauffent la tonalité froide et bleue d'un récit qui oscille sur la «ligne d'ombre». Ce sont de brèves rencontres à la Baudelaire («Oh! toi que j'eusse aimée, oh! toi qui le savais!»), presque muettes elles aussi. Peut-être l'une d'elles fleurira-t-elle? La fin est ouverte: dans ce qui est son meilleur roman, Bernard Comment échappe à la tentation de trop expliquer. Un enfant passe, discrètement, à l'arrière-plan: il est porteur de tout l'espoir du livre.

– Samedi Culturel: Que retenez-vous des cinq années passées à France Culture comme responsable de la fiction aux côtés de Laure Adler?

– Bernard Comment: Pour un écrivain, c'est une ouverture magnifique, un observatoire passionnant des débats socioculturels. J'y ai aussi appris le travail en équipe, à composer en dépit de mon caractère trop raide. La combativité de Laure Adler, son refus de l'échec m'ont aussi donné de l'énergie. La radio, c'est avant tout le luxe du temps, la possibilité de montrer beaucoup avec peu. Ainsi les soirées à l'Odéon autour de la situation politique en Italie ou de la guerre en Irak qui ont drainé un large public. Un de mes meilleurs souvenirs est sans doute la série d'entretiens avec Pierre Guyotat à propos des musiques qui l'ont marqué (ndlr: publié sous forme de livre et de CD chez Léo Scheer). Ou encore les 25 émissions sur la peinture italienne de Daniel Arasse, enregistrées juste avant sa mort. Et le concert de Noir Désir à Montpellier en juillet 2002 sur un poème de Bertrand Cantat. La radio peut être un instrument de lutte contre les puissances mortifères qui tuent le désir de connaissance, trop souvent à l'œuvre chez les gens de lettres ou les universitaires.

– Pourquoi alors quitter France Culture pour l'édition?

– L'offre que m'a faite Denis Roche est de celles qui ne se refusent pas. Fiction & Cie est une collection exemplaire qui accueille des objets non formatés, des livres qui n'ont de place nulle part, entre le roman, la poésie, la pensée. Ma propre formation doit beaucoup aux auteurs publiés par le Seuil: Barthes, Lacan, les auteurs de Tel Quel. Il y a un caractère de service public dans ce type d'édition. Je prends la suite de Denis Roche dans la continuité et la liberté. Quant à la radio, j'y conserve un mandat.

– Vous avez quitté votre premier éditeur, Christian Bourgois, pour venir au Seuil avec «Un Poisson hors de l'eau». Le fait de publier dans une collection que vous allez diriger n'est-il pas gênant?

– J'y ai pensé. Mais Denis Roche m'a invité à rejoindre Fiction & Cie d'abord comme auteur. Et si j'avais été ailleurs, est-ce que ça n'aurait pas eu l'air d'un désaveu? J'ai une immense admiration pour le catalogue de Christian Bourgois, mais il est désormais orienté vers les auteurs étrangers: avec Linda Lê, j'étais le seul auteur francophone. C'est plus cohérent ainsi.

– Vous venez de traduire «Tristano meurt» de votre ami Antonio Tabucchi. Comment avez-vous fait pour écrire en plus «Un Poisson hors de l'eau» alors que vous étiez en poste à France Culture?

– Mon père est mort il y a deux ans; mon ami le plus proche, mon «grand frère» Daniel Arasse, cet hiver. Ces deuils en ont réveillé d'autres. J'avais le sentiment d'avoir perdu le fil de ma vie. J'ai décidé d'écrire ce livre en organisant une deuxième journée de travail entre 21 heures et 4 heures du matin. J'ai même recommencé à fumer: le tabac aide à surmonter la fatigue. Et l'extrême fatigue permet de dépasser des blocages, d'aller là où on n'attendait pas. C'était une poche de temps étrange et heureuse. J'avais ce livre en moi depuis quinze ans, surtout la figure du cuisinier malheureux. J'aime ces personnages décalés par rapport à leur époque, comme des blocs erratiques qui portent en eux le souvenir de la montagne disparue. Je suis persuadé que nous vivons un véritable changement de civilisation, que le modèle hérité de la Renaissance touche à sa fin. L'idée de perspective disparaît. Le retentissement qu'a suscité l'histoire de la fausse agression antisémite dans le RER cet été me paraît un symptôme de ce manque de proportion. Ou le phénomène Star'Ac: on devient star en faisant l'économie des étapes intermédiaires. Il ne s'agit pas de mythifier le passé mais de prendre acte de cette négation du temps. Toute la technique y conduit. Heureusement, il y a toujours un peu de place dans les marges.

Bernard Comment, Agota Kristof et Christine Angot seront les invités de l'émission de Florence Heiniger «Sang d'encre», le 5 septembre à 18 h 50 sur TSR2.

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