Plus personne ne s'était essayé à raconter Mai 68 au cinéma depuis Romain Goupil dans son admirable Mourir à 30 ans (1982). Peur du ridicule? La «fin des idéaux» aurait-elle tout plombé? Bernardo Bertolucci a heureusement bravé l'interdit en réalisant The Dreamers – littéralement Les Rêveurs plutôt qu'Innocents. Le «ciné-fils» (selon la belle formule de feu Serge Daney) par excellence du cinéma italien s'est penché sur son propre passé et a puisé dans cet exercice introspectif son meilleur film depuis belle lurette (pour nous, Un Thé au Sahara).

C'est certain, peu de films auront à braver autant d'a priori que celui-ci. A moins d'être né de la dernière pluie et de pouvoir se laisser simplement aller à la séduction intacte du style de Bertolucci, mieux vaut dès lors avoir quelques idées au clair. D'abord, ce film italo-français est parlé en anglais non par simple opportunisme commercial mais parce qu'il s'agit de l'adaptation d'un roman de l'Anglais Gilbert Adair, The Holy Innocents, paru en 1988. Ce récit d'un jeune Américain à Paris en mai 68 n'est donc pas à proprement parler autobiographique puisque le cinéaste, malgré ses 27 ans d'alors et ses affinités avec le mouvement (lire interview en p. 16), manqua l'événement du fait du tournage à Rome de Partner. Par ailleurs, le film esquive pour l'essentiel l'écueil de la reconstitution en se concentrant sur une «révolution en chambre» qui situe bien ses visées métaphoriques.

The Dreamers suit donc les pas d'un jeune cinéphile américain qui fréquente la cinémathèque d'Henri Langlois avant que l'éviction de ce dernier par Malraux ne mette le feu aux poudres. Pour évoquer ces faits historiques, Bertolucci, en bon cinéaste «moderne», convoque les vétérans Jean-Pierre Léaud et Jean-Pierre Kalfon pour leur faire rejouer, images d'archives à l'appui, les meneurs qu'ils furent à l'époque. Sur ces entrefaites, Matthew rencontre Isabelle et Théo, faux jumeaux et vrais dandys parisiens qui l'invitent à emménager dans leur magnifique appartement bourgeois en l'absence de leurs parents. S'ensuivent des petits jeux d'abord cinéphiles, puis de plus en plus troubles, qui tirent Matthew du côté de la transgression mais aussi de sentiments plus réels, lesquels marqueront son entrée dans la «vraie vie».

C'est bien sûr là, dans cet intérêt pour une sexualité névrotique (le couple quasi incestueux qui a besoin d'un tiers pour pimenter ses jeux régressifs) mais aussi libératrice (par l'ouverture à l'autre qu'elle implique), qu'on retrouve l'auteur du «sulfureux» Dernier Tango à Paris. Assagi, Bertolucci porte un regard à la fois très direct et très tendre sur ce trio de jeunes gens placés devant les choix dangereux de leur âge. Peu de films auront aussi bien saisi l'idée même de la jeunesse, son potentiel et son immaturité, son enthousiasme et son sectarisme, sa naïveté et sa fatigue prématurée. Mai 68 n'est au fond ici que le catalyseur pour ce qu'elle a de meilleur et de pire, la nostalgie n'étant pas de mise. Quant à la plus belle scène du film, c'est peut-être ce retour impromptu des parents dans leur appartement saccagé, qui auront la sagesse de fermer les yeux: on y devine le regard d'un homme que l'âge a fait passer, bien malgré lui, de l'autre côté.

A la fois fascinant et agaçant, The Dreamers s'incarne à la perfection dans l'angélisme poupin de Michael Pitt (aperçu chez Gus Van Sant, Larry Clark et Barbet Schroeder), le charme vénéneux d'Eva Green (fille de Marlène Jobert et nièce de Marika Green) et l'arrogance ténébreuse de Louis Garrel (fils du cinéaste Philippe Garrel). Le retour final du trio à la rue, en pleine manifestation, est sans doute à lire dans une perspective italienne, avec les «années de plomb» en point de mire. Non, Bertolucci ne regrette rien, mais les œillères idéologiques n'ont jamais été sa tasse de thé.

Innocents (The Dreamers/ I sognatori), de Bernardo Bertolucci (GB-France-Italie 2003), avec Michael Pitt, Eva Green, Louis Garrel, Robin Renucci, Anna Chancellor.