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Brésil

Bernardo Carvalho: «Lula a rendu visible le pays réel»

A la veille des présidentielles, le romancier Bernardo Carvalho mesure l’énergie, positive et négative, que dégage le Brésil

A la veille de la présidentielle, le romancier Bernardo Carvalho mesure l’énergie, positive et négative, que dégage le Brésil

Demain, jour d’élection présidentielle, Bernardo Carvalho ne votera pas, parce qu’il est en France pour la promotion de son roman, ’Ta Mère , qui se déroule à Saint-Pétersbourg et dans le Caucase, et un peu au Brésil aussi. Eût-il été à São Paulo qu’il aurait déposé un bulletin nul, par agacement face à une gauche qui n’a pas su s’unir. Le romancier s’exprime en un français impeccable: il a été correspondant à Paris de la Folha de São Paulo. Mais il insiste: le regard qu’il porte sur son pays est celui du simple citoyen, pas celui d’un analyste politique ou d’un sociologue.

Samedi Culturel: Après «Mongolia», après le Japon de «Le soleil se couche à São Paulo», votre dernier roman se situe en Russie. Pourquoi?

Bernardo Carvalho: Il s’agissait d’une commande. Un producteur de cinéma a décidé d’envoyer des écrivains dans des villes du monde avec mission d’en rapporter une histoire. Saint-Pétersbourg m’est échu. J’y ai passé un mois. Auparavant, je me suis documenté, j’ai lu les livres de la journaliste Anna Politkovskaïa. J’avais aussi vu un documentaire sur les Comités de mères de soldats, un autre sur la prostitution obligée au sein de l’armée. Tous ces éléments m’ont impressionné fortement. Sur place, les circonstances ont fait que je me suis retrouvé isolé, dans un environnement que j’ai ressenti comme menaçant. C’est là que j’ai lu Le Manteau de Gogol, je m’y suis retrouvé tout à fait! (Rires.) Finalement, cette panique m’a servi. Je crois que la création littéraire atteint à une vérité quand on est sans protection, quand les identités de genre, de classe, de race, de nation, que les gens inventent pour pouvoir vivre, vacillent. J’ai toujours misé sur la peur dans mes livres, une peur qui touche au grotesque et qui permet l’humour, encore que cette dimension soit moins présente dans ce dernier roman. Ce sentiment d’insécurité a perduré longtemps et a même paralysé l’écriture.

Une peur que vous ne ressentez pas au Brésil, pourtant réputé peu sûr?

Non car j’y suis chez moi, je connais la langue, les codes, je sais où me réfugier. Bien sûr, il y a une contradiction forte entre la misère des bidonvilles et la richesse ostentatoire. Mais il se dégage quelque chose de fort, une atmosphère de guerre civile, de lutte de classes permanente, un peu comme à New York, qui enrichit la société, la dynamise. Il me semble aussi qu’à São Paulo la violence urbaine est en légère diminution.

A quoi attribuez-vous cela?

Le président Lula et son gouvernement ont compris que, pour sauver le Brésil, il fallait jeter le pays réel dans le marché. Ils ont réussi. En ouvrant le crédit à ce pays jusque-là invisible, en dehors de l’échange commercial, ils ont créé un pouvoir d’achat qui n’existait pas. La grande industrie dépend maintenant de cette masse de consommateurs pour écouler ses produits. Ce qu’il faut, de manière urgente, c’est favoriser l’éducation. Une étude récente montre qu’en milieu populaire un adolescent de 15 ans présente un développement comparable à celui d’un Finlandais de 9 ans. C’est préoccupant! En dépit des discours, l’éducation est négligée, car cela coûte cher et n’est pas rentable à court terme, du point de vue électoral. Si le Brésil veut réaliser son rêve de puissance à l’échelle du continent, il doit régler ce problème, sinon il n’aura pas la main-d’œuvre nécessaire à son développement.

La corruption d’Etat règne-t-elle toujours autant?

Oui, mais il est impossible de gouverner au Brésil sans y avoir recours. Le système est pourri. Une petite élite reproche à Lula de ne pas y avoir mis fin. Mais tant que le Congrès sera composé de gens qu’il faut acheter pour faire passer des lois justes, il n’y aura pas d’issue. C’est pour ça que je suis mécontent des partis de gauche qui n’ont pas su s’unir pour présenter un seul candidat, ce qui leur aurait permis d’être plus forts et d’éviter de dépenser des millions pour arroser les politiciens.

En dépit de cela, vous avez une vision dynamique du Brésil?

Le pays se développe vraiment. Il y a un grand mélange dû à l’immigration des Chinois, des Coréens, des Arabes de partout, des Boliviens. Le Brésil n’est pas au centre des conflits mondiaux, ces gens se côtoient sans difficulté majeure. Et même si l’exploitation des uns par les autres est la règle, il en résulte une énergie cosmopolite qui me plaît bien.

Dans votre roman apparaît un personnage brésilien qui vit du pillage de la forêt. Qu’en est-il du souci de l’environnement?

Le gouvernement a tendance à privilégier le développement économique au détriment de l’écologie. La candidate des Verts, Marina, me plaisait bien. C’est une femme courageuse, proche des réalités. Mais, hélas, elle est acquise aux évangélistes, de plus en plus puissants au Brésil. Elle a pris des positions très réactionnaires: contre le mariage homosexuel, contre l’avortement, en faveur de l’enseignement du créationnisme. Je ne pourrais évidemment pas voter pour elle! Quant à mon personnage, il représente ces ouvriers qui se sont réfugiés en URSS pendant la dictature, y ont fait des études, et sont revenus après la chute du communisme, laissant leur famille. Il s’est laissé piéger par l’appât du gain, conscient et coupable de trahir ses idéaux.

Comment voyez-vous la situation sur le plan culturel?

Dans les années 1930, au moment de la création de l’Université de São Paulo, une élite cultivée a créé un îlot d’intellectuels cosmopolites au milieu de la «jungle» du pays réel, sans éducation, analphabète. La littérature, les arts, l’architecture, la musique populaire même se développaient à l’écart, dans un monde schizophrène. Maintenant naît une culture de masse, avec ce que cela signifie de vulgarité et de banalité. Même si cela va à l’encontre de ce que j’aime, c’est normal, c’est une phase transitoire. Ce qui me fâche, c’est que l’élite actuelle, dans sa majorité, ne lit pas non plus, elle ne s’intéresse qu’aux voitures et aux avions. En dépit de cela, étrangement, l’édition est subventionnée et bien vivante.

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