Noir profond. Dans la salle de la Dampfzentrale plongée dans l'obscurité, quelques ombres immenses et grises. Celles de six larges et puissants haut-parleurs. Imperceptiblement, un silence dense et presque palpable se pare de minces toiles sonores, chaudes, comme translucides. Les couches se superposent, les plages électroniques rebondissent d'enceinte en enceinte. Savant jeu de pistes sonores.

A l'autre bout de la halle, une femme danse derrière sa table de mixage. Elle est vêtue d'une salopette matelassée et d'un pull-over de laine tout aussi étonnant. Un uniforme atypique et décoiffant, couleur rouge sang. Derrière d'épaisses lunettes à la monture noire très Jackie Kennedy, son regard se balade sur l'alignement des boutons et des témoins lumineux. Avec son look de technowoman futuriste, Maryanne Amacher pourrait être une DJ de la scène underground taïwanaise. Méconnue du grand public, cette artiste multimédia est pourtant une figure marquante de la scène électronique. Elle crée depuis plus de trente ans des installations sonores, qu'elle met en espace, en fonction de l'architecture des lieux. Invitée ce soir du Festival Taktlos, Maryanne Amacher a pris possession de la Dampfzentrale, une ancienne usine transformée depuis plus de dix ans en lieu vivant de la culture contemporaine.

Organisé depuis quinze ans par trois groupements alternatifs bernois, zurichois et bâlois, ce forum des musiques improvisées a aujourd'hui implosé. Cette année, les responsables bernois font cavalier seul et misent sur une programmation purement électronique. Peter Kraut, de Taktlos Bern: «Nous avons préféré présenter les musiques les plus actuelles, celles qui sont aujourd'hui les plus pertinentes. Pourquoi? parce qu'elles créent des liens entres les différents médiums. Et aussi parce qu'elles impliquent un autre regard de la part du public. Taktlos ne doit pas être un festival fermé, mais doit apporter un commentaire sur notre société.»

Vaste programme. La présence de Maryanne Amacher dans l'édition 98 de Taktlos ne paraît que plus naturelle. L'artiste mélange techniques et médias, sons et images. D'ailleurs, voilà près d'une semaine qu'elle squatte cette vaste cathédrale industrielle aux hautes fenêtres en arc de cintre. Jour et nuit, sa longue silhouette fragile hante les lieux, réglant le savant jeu de pistes sonores, affinant le délicat équilibre géographique des haut-parleurs et des projecteurs. Bien avant que la musique dite ambient ne passionne les amateurs d'expérimences sonores, Maryanne Amacher travaillait déjà avec les notions d'espace et de sculpture audio. Elève de Karlheinz Stockhausen, cette artiste dit devoir au précurseur de la musique sérielle cette passion pour les recherches électroacoustiques: «Au milieu des années 60, la plupart des professeurs dénigraient la musique expérimentale. Stockhausen m'a poussé à développer mon propre langage. Son intérêt pour les formes et les espaces sonores plutôt que les notes m'a marqué.»

Plus tard, Maryanne Amacher collabore avec John Cage, composant plusieurs musiques pour les ballets de Merce Cunningham. Mais c'est en solo que l'artiste américaine va marquer la musique contemporaine. En 1967, elle met sur point une installation intitulée City Links. Trente ans avant la popularisation d'Internet, Maryanne Amacher met en réseau diverses villes et organise des happenings sonores simultanés. Installés dans des lieux comme une tour, un moulin ou une plage, ces sculptures sonores sont transmises par radio vers une destination précise. Ainsi, les différents environnements pénètrent l'espace de l'installation mère et créent un nouveau territoire, une intimité éclatée. Ici devient ailleurs.

Maryanne Amacher serait-elle une artiste visionnaire? L'Américaine sourit: «C'est plutôt flatteur de voir une de ses idées prendre un tel essor. Mais aujourd'hui, je suis préoccupée par d'autres choses. Je m'intéresse tout particulièrement aux relations entre science et musique et notamment au bruit que génèrent nos oreilles. Savez-vous qu'à votre mort vos oreilles continueront d'émettre des sons? Je suis passionnée par les concepts d'aftersounds, que nos membranes auditives produisent en réponse à des fréquences acoustiques ou électroniques.»

Dans sa maison de quinze pièces située dans la campagne new-yorkaise, Maryanne Amacher triture les sons et les images. Son rêve: créer un environnement sonore en trois dimensions. L'auditeur-spectateur serait muni d'une sorte de casque projetant des images. «Il y a quelques années, une grande maison japonaise m'avait proposé d'imaginer un système de laservision. Malheureusement, lorsque la crise est arrivée, tout a été arrêté.» Les images que l'artiste projette dans le cadre de ses installations sont faites de superposition de gros plans et d'images quasi scientifiques. Maryanne Amacher photographie de minuscules organismes vivants qu'elle agrandit. Ainsi se forment d'étranges formes, scintillantes comme des bijoux précieux.

Aujourd'hui son travail passionne les DJ's actuels, dont DJ Spooky l'un des plus intéressants compositeurs d'ambient music, aussi invité au Festival Taktlos. L'Américaine déteste les chapelles: «Trop longtemps on a séparé musique populaire et musique contemporaine. C'est ridicule. Je trouve passionnant le développement que connaît la musique électronique. Le succès de la techno a permis d'ouvrir les oreilles d'un large public aux sonorités synthétiques et expérimentales. Aujourd'hui ma musique est devenue ainsi plus abordable, plus compréhensible.»

Taktlos, heure par heure

Vendredi 27 mars, à 20h30: Maryanne Amacher (installation sonore et images): Polymerase. A 22h30: Gordon Monaha (pianos): This Piano Thing + Piano Mechanics. A 24 h: Maryanne Amacher: Living Sound, Patent Pending.

Samedi 28 mars, à 20h30: Der Seperator (guitare, électronique, effets sonores, batterie). A 21h30: The Deacons, alias Jim O'Rourke et John McEntire (électronique). A 22h30: Scanner (électronique et images). A 23h30: DJ Spooky (électronique et images). A 0h30: DJ Soulsinger (son).

Taktlos. Dampfzentrale Bern. Marzilistrasse 47.

Rens. 031/311 63 37.