La Kunsthalle de Berne est devenue un vaste espace de méditation. Par la grâce des deux artistes coréennes qui y exposent actuellement; Kim Sooja (née en 1957), avec ses vidéos projetées dans les cinq grandes salles de plain-pied, et Han Myung-Ok (née en 1958), dont l'installation occupe l'une des pièces du sous-sol. L'atmosphère distillée par Kim Sooja est un mélange d'écoulement du temps et de placide tranquillité. Mais l'univers dans lequel elle vous entraîne est aussi cousu de tensions et d'angoisses sous-jacentes, qui viennent et passent, diffuses. Ceci, parce que ce qu'elle montre ressemble à la vie mais qu'elle se positionne face à elle en observatrice impavide. Artiste, elle n'est qu'un lien.

Kim Sooja a d'abord été peintre, jusqu'à ce qu'elle réalise que son envie d'associer des couleurs pouvait se satisfaire de brasser les tissus multicolores dont sont faits les dessus-de-lit coréens. Sewing into Walking – Kyung Ju (1994), l'un des dix films présentés – dont huit sur les murs et deux sur moniteurs – s'apparente d'ailleurs à un ballet au cours duquel l'artiste rassemble de telles couvertures dispersées au cœur d'un sous-bois. Une gestualité, filmée au ralenti, qui prend une dimension lyrique, toute de légèreté. Souvent l'artiste, en fait, laisse faire, mais agit en révélateur. Etendue de dos sur un rocher dans A Needle Woman – Kitakyusu (1999), ou debout face à un fleuve dans A Laundry Woman – Delhi (2000), sa passivité sert à souligner le mouvement des nuages ou le lourd débit de l'eau, qui entraîne quelques déchets. S'impose alors une perception de l'inexorable qui devient fascinante.

Fascination qui grandit encore, quand on la voit, immobile, filmée de dos au milieu de foules qui déambulent à Tokyo, Shanghai, Delhi et New York. Cette installation avait été présentée à la dernière Foire d'art de Bâle, par la Galerie Art & Public de Genève. On la retrouve ici, dans une autre configuration, mais tout aussi impressionnante et efficace. Tant cette femme paraît fragile mais intouchable au milieu du flot de passants qui s'écoule autour d'elle. Sa présence révèle bien sûr des attitudes ou réactions très différentes selon qu'elle se trouve à Tokyo, Delhi, New York ou Shanghai. Mais là n'est pas le plus intéressant. Le plus remarquable, de cette présence discrète mais qui s'impose, réside dans le fait que cette femme se perçoit, ainsi qu'elle se désigne elle-même, comme A Needle Woman. «Une femme aiguille», donc presque invisible, mais qui lie les éléments entre eux. Et ce qu'elle nous fait remarquer, ce n'est pas tant le côté anecdotique des attitudes mais qu'une même respiration rythme les foules humaines, qu'elles soient d'ici ou d'ailleurs.

Cette sensation de la cadence, du tempo, de l'harmonie est finalement ce que Kim Sooja fait ressortir et ressentir le mieux. Comme si elle invitait le spectateur à trouver ses propres concordances. Dans 2727 Kilometers Bottari Truck (1997), qui montre une femme juchée sur des ballots multicolores transportés par une camionnette, tout n'est que balancements, équilibre et glissements. Et le déplacement dans le paysage devient comme une sorte de mélopée infinie chantée par l'âme.

Jardin zen

Pareillement, au sous-sol, Han Myung-Ok suggère qu'il faut réinventer ses propres rythmes, ses propres espaces, ou tout au moins les mettre en harmonie avec sa propre fantaisie. Pour mieux s'abandonner aux bercements de celle-ci. Ce que Han Myung-Ok a réalisé en proposant un jardin zen inspiré de ceux des grands monastères, façonnés de pierres et de gravier ratissé en rides régulières. Sauf que l'artiste a remplacé le gravier par du fil. Et qu'elle a accepté la contrainte de voir les pierres placées par un autre. Mais la salle, malgré cela, est restée une page sur laquelle l'artiste coréenne (établie à Paris) a pu dévider son fil comme une écriture.

Ce que Han Myung-Ok a fait sans idée préconçue, mais en obéissant à ses pensées et à ses intuitions. Certes, elle a dû négocier avec le contexte donné, et son fil s'est accumulé entre deux pierres, s'est emmêlé comme un plat de nouilles ou s'est étiré en serpentin régulier. Mais surtout, Han Myung-Ok a mis en relation du rationnel et de l'irrationnel, de l'ordre et du chaos, du Soi et de l'Autre… en toute liberté.

Kim Sooja. Han Myung-Ok.

Kunsthalle Bern (Helvetiaplatz 1, Berne, tél. 031 351 00 31).

Ma 10-19 h, me-di 10-17 h. Jusqu'au 18 mars.