La nouvelle machinerie pour l'encouragement du cinéma suisse se met en marche aujourd'hui. Nouvelles commissions, nouveaux experts, nouveaux critères de soutien, nouveau plan de répartition de l'argent. Nicolas Bideau, le chef de la section du cinéma de l'Office fédéral de la culture (OFC), en a limé et huilé les rouages en moins d'un an, d'après le principal critère désigné dès sa nomination par le chef du Département de l'intérieur, Pascal Couchepin: créer un système qui génère des films «populaires de qualité». Quels moyens Nicolas Bideau s'est-il donnés pour y parvenir?

Les commissions

C'est par les commissions que la réforme est née et c'est vers elles que les regards inquiets des cinéastes se tournent d'abord aujourd'hui: en août 2004, dans les colonnes du Temps, Pascal Couchepin accusait la section cinéma de l'OFC de travailler par copinages, conflits d'intérêts et «jugements de droit divin». Les nouvelles commissions ont donc pour but d'échapper à ce genre de soupçons. Vœu pieux dans un milieu du cinéma où tout le monde connaît, aime ou hait tout le monde? Sans doute, mais elles ont néanmoins subi des réformes de trois natures.

Primo, leurs rôles: l'ancienne organisation incluait un collège cinéma (longs métrages de fiction et documentaire), un collège télévision (téléfilms) et un collège court métrage, animation et relève (soit les deux premiers longs métrages); la nouvelle organisation se divise en un collège fiction (qui reprend la relève et l'animation), un collège documentaire (qui est donc séparé de la fiction) et un inédit collège promotion qui s'occupe de l'accompagnement des films en salle avec aides au démarrage et garanties de risque. Où sont passés les courts métrages et les téléfilms? Ils seront gérés par un intendant pour les courts (Philippe Clivaz) et trois - un par région linguistique (Mara Sorbera en Suisse romande) - pour les téléfilms.

Deuxième nouveauté: Nicolas Bideau a augmenté le nombre de membres des commissions les plus importantes (fiction et documentaire) de trois à cinq personnes.

Enfin, les noms impliqués ne sont plus du tout de même nature que sous l'ancien régime. Les créateurs (réalisateurs, scénaristes, producteurs, etc.) sont quasiment minoritaires face à des professionnels qui appartiennent plutôt à l'autre bout de la chaîne: distributeurs de films, programmateurs de salles, journalistes de cinéma, tous en contact direct avec le public. C'est la rançon du mot d'ordre «populaire».

Les présidences des commissions fiction et documentaire sont heureusement confiées à des personnalités qui ont les mains dans le cambouis. Le documentaire est placé sous l'égide de Christian Frei, l'auteur de War Photographer et The Giant Buddhas. Plus délicate, la fiction fait déjà grincer des dents: la présidence revient au producteur Thierry Spicher. Sur quoi portent les critiques? Il est un Romand de plus, voire de trop, dans les hautes sphères du cinéma suisse; il est relativement novice puisque plongé dans le cinéma depuis trois ans seulement, après avoir été directeur du Centre d'art scénique contemporain de Lausanne de 1996 à 2003; et, surtout, il n'a pas encore sorti le moindre long métrage, même si les prochains films de Jean-Stéphane Bron et Ursula Meier sont actuellement en préparation dans ses bureaux de Box Productions à Lausanne. Son règne, dès les premières décisions en août prochain, sera sans doute très houleux.

Le filtrage

Nicolas Bideau a transformé les régimes d'encouragement du cinéma pour la période 2006 à 2010. La grande nouveauté est l'accent porté, dès la soumission d'un projet, sur le futur plan de promotion du film. Avant même qu'il écrive son scénario, un cinéaste devra réfléchir à son public. La question lui sera posée dès les premiers formulaires, qui concernent l'«aide à l'écriture» (30000 francs dès le troisième film, 20000 pour la relève).

Passé cette étape, l'obstacle de l'«aide à la réalisation» consiste en six filtres répartis sur six semaines et sur lesquels Nicolas Bideau peut intervenir pour s'opposer à une décision:

1. Une analyse formelle du projet menée par une personne de la section cinéma (Astrid Schaer) détermine la faisabilité technique, juridique et financière du film.

2. La commission demande, en plus du dossier complet, une fiche de lecture rédigée par un membre du pool de lecture maintenu secret afin d'éviter les pressions en tout genre.

3. La commission décide ou non d'entrer en matière.

4. La commission rencontre Nicolas Bideau et établit avec lui une liste de questions relatives au projet.

5. La commission et Nicolas Bideau rencontrent le réalisateur et le producteur (le scénariste est exclu à ce stade) durant 45 minutes.

6. La commission propose une «décision motivée» à Nicolas Bideau et articule un montant (maximum 1 million de francs pour les cinéastes confirmés et 500000 pour la relève).

Jusqu'à aujourd'hui, l'intervention de l'Etat s'arrêtait là. Nicolas Bideau propose un accompagnement du film vers son public. En plus du collège promotion déjà cité, la section met à disposition un expert canadien spécialisé en marketing. Berne veut influencer le marché et étend donc son emprise, las d'avoir longtemps vu partir au casse-pipe les films sur lesquels il avait investi.