L’Offrande grecque le confirme. L’Ecossais Philip Kerr fut un tout grand du polar historique. Oui fut, car cet écrivain doué, rigoureux, très noir mais plein d’humour est décédé en mars 2018 des suites d’un cancer, à seulement 62 ans. Une disparition prématurée qui affecte bien entendu la lecture de la nouvelle aventure de son célèbre enquêteur Bernie Gunther. Après en avoir dégusté chaque page, on termine le roman avec un pincement de cœur. Un ultime adieu? Pas tout à fait. Juste avant sa mort, Philip Kerr a en effet terminé un quatorzième ouvrage consacré à son héros, Metropolis, situé en 1928 et sorti cette année en anglais.

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Rappelons que Philip Kerr est né en 1956 à Edimbourg dans une famille baptiste dont il rejette violemment le rigorisme religieux. Après des études de droit et de philosophie, il travaille comme rédacteur publicitaire dans l’agence Saatchi and Saatchi puis comme journaliste indépendant, avant de devenir écrivain. On lui doit une trentaine de livres, dont certains pour les enfants, et bien sûr la fameuse série des Bernie Gunther, un inspecteur de police berlinois, social-démocrate et antinazi convaincu, qui enquête comme il peut sous le régime national-socialiste et deviendra SS malgré lui. Philip Kerr pensait épuiser le sujet en trois livres, la fameuse Trilogie berlinoise. Il lui consacrera finalement quatorze titres.

Faux repentis

L’Offrande grecque démarre à Munich en janvier 1957. Hanté par d’innombrables fantômes qui parfois le «prenaient pour un des leurs», Bernie Gunther vit désormais sous le nom de Christof Ganz et occupe le poste de «préposé à la morgue». Le destin et quelques personnes mal intentionnées vont toutefois le faire sortir de son paisible anonymat. Après quelques péripéties que nous vous laissons découvrir, le voici donc parachuté enquêteur dans la compagnie d’assurances Munich Re avec pour mission de démasquer les fraudeurs. A la suite d’une première affaire rondement menée, il se rend en Grèce afin de découvrir ce qui, éventuellement, se cache derrière le naufrage d’un bateau, le Doris, qui a brûlé alors qu’il participait à une mission archéologique.

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C’est alors que tout se complique, se grippe et que le drame se noue. Bernie apprend que le yacht, à l’origine, appartenait à un juif grec déporté à Auschwitz. Il découvre son actuel propriétaire sauvagement assassiné d’une balle dans chaque œil et se retrouve lui-même soupçonné par la police. Avant de pouvoir récupérer son passeport et retourner en Allemagne, il va devoir une fois encore mener l’enquête dans ce qui semble bien une affaire des plus louches montée par d’anciens nazis pas vraiment repentis.

Voix douce de baryton

Entre les lâches qui ont laissé faire et les monstres qui ont commis des assassinats par dizaines de milliers, Philip Kerr nous offre une stupéfiante galerie de portraits de salauds, tel cet homme aux yeux couleur d’huître dont la pomme d’Adam «se soulevait et retombait au-dessus du col de sa chemise en vichy comme une balle de ping-pong sur un stand de tir à la foire. Il parlait d’une voix douce de baryton, nasale, teintée d’une forte dose de patience. Le grognement sourd d’un léopard domestiqué.» Brusquement replacé face à son passé douteux, Bernie Gunther se voit contraint de faire un choix: rentrer sagement chez lui ou chercher la rédemption en poursuivant la lutte et ainsi «de nouveau sentir quelque chose de réel et respirer le rêve d’une vraie expiation».


Roman
Philip Kerr
L’Offrande grecque
Traduit de l’anglais par Jean Esch
Seuil, 474 p.