Livres

Bertil Galland: «Enfant, la poésie m’a permis de respirer»

Journaliste et éditeur, Bertil Galland achève cette année la parution de ses œuvres complètes avec «Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle». Retour sur une vie passée au cœur du monde et des mots

Des reportages, des interviews, des chroniques, des essais, des portraits d’écrivains, de politiques, des récits biographiques, un roman, des traductions de poésie: ainsi se présentent, servis par une plume merveilleuse, les écrits de Bertil Galland, journaliste et éditeur, réunis aujourd’hui en huit livres, par les Editions Slatkine. La plupart sont inédits comme Les pôles magnétiques. Récit des années de jeunesse 1936-1957; Les choses, les langues, les bêtes. Petite encyclopédie intime ou encore L’Europe des surprises. A l’effondrement du Rideau de fer, parcours de Prague à Moscou. Le dernier, Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle ponctue ainsi quatre années de parutions. Pour célébrer cette somme, Bertil Galland était l’invité, le 8 décembre, de la Fondation Jan Michalski, à Montricher.

Le Temps: Tous vos livres donnent l’impression de célébrer quelque chose: la passion de comprendre, la curiosité, la rencontre. De façon symptomatique, vos mémoires d’éditeur, «Une aventure appelée littérature romande», s’ouvrent sur une fête extraordinaire avec vos auteurs. Pourquoi la fête est-elle si importante pour vous?


Bertil Galland: Ces fêtes ont connu des moments tellement intenses… L’idée de la fête est liée aux amis, à la poésie et aux miracles. Dans les années 1950-1960, en Suisse romande, la littérature venait de France. Il existait des écrivains en Suisse romande puisque nous avions une poésie mais elle n’était pas reconnue. Je me suis mis en quête de ceux qui, dans mon propre pays, pouvaient être des poètes. J’ai découvert alors qu’il s’agissait de poètes extraordinaires, parmi les meilleurs de leur temps en Europe. Ils s’appelaient Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Gustave Roud. Quand je me suis mis à les publier, j’ai été frappé par leur solitude. Rassembler ces poètes ne voulait pas dire créer une association avec des statuts. Il s’agissait d’avoir du bonheur à se lire les uns les autres et de ne pas avoir d’autre programme que celui de se rapprocher.

Vous parlez des écrivains comme de «vos princes vadrouilleurs et de vos princesses oniriques». D’où vient cette estime si forte pour les auteurs?

On peut ne pas se sentir entièrement satisfait par tout ce qui se passe dans ce petit monde, menacé par l’ennui ou la suragitation. Il faut s’accrocher à quelques poètes pour découvrir qu’ils sont merveilleux et avoir le courage de s’apercevoir qu’ils le sont. Ce courage, c’est d’abord celui des poètes eux-mêmes. Tout en étant d’une famille qui ne manquait pas de biens, Maurice Chappaz est l’exemple de quelqu’un qui a mené une vie de vagabond pour se vouer à l’écriture. Il écrivait une poésie absolument suprême. Quand je relis le Testament du Haut-Rhône, j’ai les larmes qui jaillissent des yeux.

Votre attitude envers les poètes détonne dans une société qui ne considère pas ou peu les artistes…

Si j’ai un peu de nez pour quelque chose, c’est pour sentir chez quelqu’un la volonté de vouer sa vie à une création artistique ou poétique, de sacrifier tout à cela. Si en plus, l’œuvre est de qualité mais non reconnue par le pays où l’on est, cela vous propulse vers l’idée de lui donner sa place. Je me suis lancé dans des anthologies d’auteurs par régions. Pour le Valais, j’ai rendu visite à Maurice Chappaz pour qu’il m’aide à faire un livre. Il m’a répondu: «Le livre est prêt.» Devant ma mine étonnée, il m’annonce qu’il a écrit un Portrait des Valaisans mais qu’aucun éditeur n’a voulu le publier à cause de certains passages.

Certains passages?

Comme celui où un brigand, en prison, mettait son sperme sur un bout de pain sec pour le faire passer dehors à sa fiancée… Cela suffisait à empêcher une publication.

Et les choses se sont enchaînées puisque Jacques Chessex a écrit le fameux «Portrait des Vaudois»?

Fouetté par l’exemple et les audaces de Chappaz, Chessex a voulu faire de même voire mieux. Portrait des Vaudois l’a rendu célèbre en Suisse romande.

Et vous, Bertil Galland, comment est né votre amour des mots?

Il ne faut pas confondre le jardin zoologique avec le gardien des cages. Je me suis occupé de véritables écrivains et poètes comme Corinna Bille, Anne Cuneo, Anne-Lise Grobéty, Lorenzo Pestelli… Je ne me suis jamais considéré comme tel. J’écris parce que je suis discipliné.

Alors d’où vient votre amour de la poésie?

Je vivais à Lausanne, dans une maison, où mon père était malade. Ma mère, suédoise, était coupée de son pays à cause de la guerre. Mais à la maison, nous parlions suédois. Elle nous a transmis une langue, une culture, uniquement par sa bouche. Je me suis forgé une sorte de conviction du pouvoir miraculeux des mots. Je m’ennuyais copieusement au collège. J’étais en train de perdre mon père. On vivait assez difficilement grâce à l’aide de la famille. Je me suis donc accroché à la poésie qui me permettait de respirer mieux. Les mots signifiaient des accents de bonheur.

Autre trait marquant de vos années de formation, les voyages. Et notamment celui en Islande que vous racontez dans «Les pôles magnétiques». Un choc?

En Islande, en 1949, j’ai découvert un peuple d’à peine 200 000 habitants qui parlait une langue que personne d’autre ne parlait. Ils ont conservé cette langue parce que les Vikings avaient pour spécialité d’être des raconteurs d’histoires, les fameuses sagas. En 1949, lorsque nous y étions, chaque personne que nous rencontrions, à commencer par le coiffeur, écrivait de la poésie. Ce pays m’a fouetté le sang. Je me suis rendu compte qu’il existait chez ces gens une capacité de création littéraire complètement indépendante de la taille de la population. Face à mes amis poètes en Suisse romande dépités par le sort de la littérature dans une région d’à peine un million d’habitants, je disais: «Regardez les Islandais! Ils sont fous de leur langue et de leur littérature!» Cet exemple m’a donné l’impulsion décisive pour publier des auteurs en Suisse.

A travers vos livres, on vous sent ultrasensible aux êtres et aux lieux. Vous parlez des territoires comme de peaux et des gens comme de continents. Est-ce juste?

Cette sensibilité cache sa vraie nature. Il s’agit en fait d’une géométrie. Il existe un processus extraordinaire qui veut que lorsque vous découvrez un pôle, vous découvrez simultanément, par le raisonnement, par la logique, le pôle inverse. Cette vérité-là peut être foudroyante et même atroce. C’est pour cette raison que j’ai été mis à la porte des Cahiers de la Renaissance vaudoise.

A cause des pôles?

Après le Portrait des Vaudois, Jacques Chessex a écrit son propre portrait, Carabas. Dans ce livre, il raconte toute sa vie. Or la vie de Chessex n’est pas vraiment à raconter aux enfants. J’ai publié Carabas aux Cahiers de la Renaissance vaudoise, fondés en 1926 par un avocat conservateur, Marcel Regamey. Je ne lui avais pas soumis le texte de Chessex avant publication, je savais qu’il ne l’aurait pas accepté. Entre le respect que je ressentais pour Marcel Regamey et les absolus de la création littéraire, j’avais choisi. Or dans un passage, Chessex décrit une scène où il boit l’urine d’une femme… Chessex avait la force suffisante pour faire rentrer dans son œuvre un processus où le comble de l’horreur devient le moment où la présence de Dieu se manifeste à lui.

Il y avait du défi à éditer ce livre?

Si le passage litigieux avait été publié par une maison française, il n’aurait posé aucun problème. Or il me semblait que non seulement nous devions, comme l’Islande, posséder une littérature qui soit autonome et qui ait le courage d’être elle-même, mais nous devions aussi pouvoir publier tout ce qui pouvait être publié en France et même plus qu’en France.

Dans «Destins d’ici», vous interrogez les responsables politiques en mettant l’accent sur le concret de leur action. Plus que les stratégies, ce sont les gens qui vous intéressent?

Ce qui m’ennuie, ce sont les routines. J’ai eu la chance de travailler à 24 heures, qui m’a permis de voyager dans le monde entier. On me poussait même à partir. Au Vietnam, je me suis dit que je ne comprendrais pas ce qui se passait si je n’allais pas dans les villages, loin des conférences de presse. Au Cambodge aussi. J’ai compris que les Cambodgiens avaient beaucoup plus peur des paysans vietnamiens que des avions américains. Dans chaque pays, par la suite, j’ai agi de la même façon.

En Chine aussi?

Aussi. J’y suis allé pour la première fois après la Révolution culturelle. Juste avant, j’avais traversé l’Union soviétique. En Chine, j’ai compris qu’un grand pays peut devenir fou. C’était Ubu. Comment comprendre une telle chose? Il se trouvait qu’à ce moment-là je m’occupais, pour l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, des débuts de la motorisation dans le canton. Quand, après mille ruses, je me suis retrouvé dans un village chinois, un vrai, qui n’avait jamais vu d’étrangers, j’ai réalisé que la motorisation commençait. J’ai pu m’accrocher à ça et faire des comparaisons.

Et qu’avez-vous pu saisir?

Quelque temps avant, Mao avait demandé que soient fondus tous les outils de fer, socs de charrue compris, pour faire naître une métallurgie dans la région. La manière dont les villageois m’ont raconté cela et la façon dont ils parvenaient à faire des choses logiques à partir d’ordres illogiques m’a fait comprendre que la situation de la Chine était très différente de celle de l’Union soviétique. Il y avait en Chine une intelligence dans la gestion des choses concrètes qui était frappante. Quand je suis revenu, j’ai tenu des propos favorables à l’avenir de la Chine alors que tout le monde essayait d’analyser ce qu’était le maoïsme. Depuis, la Chine est devenue l’une des grandes puissances mondiales.

Dans «Destins d’ici», vous essayez de comprendre le non à l’Europe de 1992. Parmi les interviews que vous aviez réalisées pour «Le Nouveau Quotidien», à l’époque, il y a celle entre George-André Chevallaz et Jean-François Bergier. Chevallaz était un partisan du non. Parmi ses arguments, l’esprit congénital de résistance à l’autorité qui anime les Suisses et dont le système démocratique serait le signe le plus évident. Vous aimez faire entendre les voix qui ne pensent pas comme les autres?

Oui, et cela trouble les gens. Au moment de l’effondrement de l’URSS, je connaissais des scientifiques soviétiques qui faisaient des recherches extraordinaires. Je ne pouvais pas m’associer à la vision uniformément sombre sur le pays qui était celle des commentateurs de l’époque. Ma vision est simple. Nous vivons entre êtres humains, ne nous disputons pas au point de nous entre-déchirer. Prêtons attention à ce que l’autre nous dit et comprenons que nous cheminons ensemble dans la destinée humaine. Il faut observer notre destinée avec une large focale. Nous apparaissons alors comme de petits personnages complices malgré nos avis divergents. Cela peut gêner qu’un partisan de l’adhésion de la Suisse à l’Europe comme moi donne des arguments au camp d’en face. Mais les arguments de la personne d’en face m’ont toujours intéressé et m’intéressent encore.


Ecrits de Bertil Galland aux éditions Slatkine: Les pôles magnétiques; Une aventure appelée littérature romande; Luisella; Deux poètes du XXIe siècle. William Barletta, Lars Gustafsson; Etats-Unis, Chine, les régions cardinales. Deux portraits sur le vif; Les choses, les langues, les bêtes. Petite encyclopédie intime; L’Europe des surprises. A l’effondrement du Rideau de fer, parcours de Prague à Moscou; Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle.

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