Bertil Galland raconte les vingt années

qui ont changé la littérature romande

Fou de poésie et de grands espaces, l’éditeur n’a pas 30 ans quand il commence à publier les auteurs romands qu’il admire. Porté par le souffle du roman d’aventures, le récit qu’il fait aujourd’hui de ces années mémorables se dévore

Genre: Récit
Qui ? Bertil Galland
Titre: Une Aventure appelée littérature romande
Chez qui ? Slatkine, 410 p.

«Oser la fête.» Ces deux mots, écrits tout au début d’Une Aventure appelée littérature romande, sonnent comme un mantra ou plutôt comme le précipité d’une expérience hors norme. L’expression raconte aussi beaucoup de Bertil Galland, l’homme, le journaliste, l’amoureux des poètes qui s’est lancé, en 1960, dans les Cahiers de la Renaissance vaudoise d’abord, puis dès 1971, sous l’égide de sa propre maison, dans une aventure éditoriale qui a changé le regard des Suisses francophones sur «leurs» écrivains. Bertil Galland signe aujourd’hui le récit de ces vingt années, vécues de l’intérieur. Le témoignage est exceptionnel. Par ce qu’il permet de comprendre, de voir, de sentir. Par les compagnonnages qu’il permet de vivre avec des femmes et des hommes qui avaient, qui ont, fait vœu d’écriture. Par l’élan qui s’en dégage et qui rend impérieux d’aller lire et relire Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Corinna Bille, Anne-Lise Grobéty, Anne Cuneo qui vient de nous quitter, Pierre-Olivier Walzer, Alexandre Voisard, Ella Maillard, Georges Borgeaud, Nicolas Bouvier, Jacques Mercanton, impossible de les citer tous, ces princes et princesses des marges, comme les appelle Bertil Galland.

La fête donc. C’est par elle que s’ouvre le récit. A Orta, précisément, au bord du lac du même nom, dans le Piémont. En 1976, se retrouvent là, sur la grand-place, dans les ruelles étroites, en barque sur le lac, une vingtaine d’auteurs des Editions Bertil Galland. Pas pour tenir des séminaires, peaufiner des théories ou faire école. Non. Etre ensemble tenait lieu de programme exclusif. Le succès du Portrait des Valaisans de Maurice Chappaz et du Portrait des Vaudois de Jacques Chessex permettait les réjouissances collectives. Oser la fête, pour Bertil Galland, cela voulait dire reconnaître le talent, le voir tout simplement, par-delà les complexes d’infériorité qui bloquaient les énergies et les parutions. En somme, faire de la marge une force.

Sabots et pattes d’eph

Un photographe, Marcel Imsand, tenait la chronique de l’événement. Ses photographies, reproduites dans le livre, irradient de bonheur. Il y a le trio Corinna Bille, Anne Cuneo et Anne-Lise Grobéty en sabots, pattes d’eph, sous un porche, toutes à l’évidence de leur amitié; la photo de groupe, immense tablée, où tout le monde soit sourit, soit rit; la barque (voir ci-dessus), sur le lac d’Orta, avec Bertil Galland qui tient les rames et, à la poupe, Maurice Chappaz, Georges Borgeaud et Corinna Bille, parés pour le large…

Si la fête se révèle à ce point patente et légère, c’est aussi que trois des invités d’Orta viennent d’être salués par Paris: Jacques Chessex a obtenu le Prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, Georges Borgeaud le Prix Renaudot pour Le Voyage à l’étranger en 1974 et Corinna Bille le Goncourt de la nouvelle pour La Demoiselle sauvage, cette même année 1974.

Café triste

La petite ville lacustre italienne retrouvera ces poètes des montagnes et des plaines, six ans plus tard, en 1981. L’ami photographe, Marcel Imsand, est toujours du voyage. Et cette fois, les visages sont figés. Bertil Galland vient d’annoncer à la tablée, au moment du café, qu’il arrête ses éditions: «Rien là de brusque. Mais il vient un temps où la réussite elle-même risque de s’épaissir», écrit Galland. Continuer voulait dire quitter le costume léger de la passion pour celui, plus strict, de la gestion, du marketing, de la paperasse. Le journaliste préfère dire stop.

Bertil Galland ne se contente pas, dans son récit, de ressusciter les heures heureuses. Les années ont décanté le tourbillon des jours. Avec le souffle d’un roman d’aventures, il pointe des môles, des pics, des points de bascule. C’est pendant un séjour aux Etats-Unis que lui est venue l’idée de se lancer dans l’édition. Nous sommes à la toute fin des années 1950. Juste avant ce séjour, lui et un comparse, Jacques Chessex, avaient organisé une fête en l’honneur du poète Gustave Roud. Une fête, déjà… Les deux jeunes hommes démarraient là une amitié intense et houleuse, décisive en tous les cas. Sur l’initiative des deux complices, une foule fervente avait rendu hommage à Gustave Roud, dans les hautes herbes de Crêt-Bérard. Le contraste entre le nombre surprenant d’écrivains surgis ce jour-là de la «savane vaudoise» et les conditions de la création littéraire en Suisse romande taraude le futur éditeur tandis qu’il roule sur les routes américaines. Quelles étaient ces conditions? «Elles étaient alors caractérisées par la dispersion, par de lourdes solitudes, par des suicides de poètes (Crisinel, Georges Nicole, Giauque, Schlunegger…), par le naufrage immanquable de ses revues confidentielles, par l’apparent blocage de l’écriture: le syndrome du petit pays, des anciens tombés dans un oubli scandaleux ou confits en figures officielles, une molle attention portée aux nouveaux, l’irrespect des talents majeurs, des manuscrits boudés par les éditeurs…»

Pragmatisme à l’américaine

Porté sans doute par un pragmatisme et un goût de l’action ramené de son périple outre-Atlantique, Bertil Galland monte, à son retour, un partenariat étonnant, qui tiendra une bonne dizaine d’années avant d’exploser dans le fracas du scandale. Lié par une amitié filiale avec l’avocat conservateur Marcel Regamey, président de la Ligue vaudoise, il lui propose de relancer les Cahiers de la Renaissance vaudoise en publiant des auteurs suisses, des romanciers, sans lien avec la Ligue. Etonnament, le jeune homme convainc son aîné. Et de 1960 à 1971, les Cahiers, fonctionnant comme un club, vont accueillir les écrits de Corinna Bille, d’Anne Cuneo, d’Anne-Lise Grobéty, de Chessex, de Chappaz, de Lorenzo Pestelli. Bref, toute la bande d’Orta.

«Portrait des Vaudois»

Deux livres vont marquer ces années par leur succès: Portrait des Valaisans (1965) de Maurice Chappaz et Portrait des Vaudois (1969) de Jacques Chessex. C’est face au retentissement du premier que Chessex se lance dans un livre frère, tout à la fois «une somme sur le pays, une sociologie vaudoise, un recueil de comptines, un petit traité linguistique, un manuel civique, un rappel historique, des envols pamphlétaires, un tissu de drôleries et de tendresse, bref un miroir». Pour Bertil Galland, ces best-sellers vont changer le regard porté par les lecteurs et la presse sur les écrivains du lieu. Ils deviennent intéressants. Face au tohu-bohu, les éloges ne sont pourtant pas unanimes: «Mais Dieu sait qu’on déplorait, même amicalement, autour de nous, que nous nous éloignions de la poésie convenue, de la prudence, de la décence. Nous rompions les silences de la tribu.»

Puis vint le scandale. Il porte un nom, Carabas, autoportrait de Jacques Chessex publié en 1971. Le livre sera largement conspué en Suisse et porté aux nues à Paris. Les boîtes aux lettres de l’auteur et de l’éditeur vont se remplir de lettres injurieuses de lecteurs outrés par les confessions intimes de Chessex et par une scène en particulier. Celle où l’auteur raconte avoir bu l’urine d’une amante et vécu, l’instant d’après, une illumination: «Et c’est l’éblouissement: DIEU. Je vois l’absolue foudre, je suis totalement apaisé et fasciné par la violente blancheur du gouffre dans mon regard et dans mon corps», écrit Chessex.

Les membres de la Ligue vaudoise s’étranglent et convient Bertil Galland à une incroyable séance de tribunal. Congédié, l’éditeur rebondit en créant sa propre maison d’édition. Dix autres années suivront, ponctuées de publications majeures comme Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier en 1981.

Si les figures de Maurice Chappaz et de Jacques Chessex polarisent le récit en de saisissants ­portraits, Une Aventure appelée littérature romande est suivi par un autre texte, déjà paru, mais ici revu et augmenté, Princes des marges, destins d’écrivains. Jacques Mercanton, Henri Debluë, Grisélidis Réal, Alice Rivaz et une vingtaine d’autres écrivains sont racontés au plus près de leur quête, de leur labeur intime, au cœur des mots. L’éditeur, aimant, s’efface devant les poètes. Ce bouquet de destins, radieux d’énergie, invite à lire et lire encore.

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