Une cave où la pensée swingue. L’enclave d’une camaraderie. A Genève, à dix foulées de la frontière française, le Théâtricul est ces jours un refuge pour conspirateurs-poètes. L’autre soir, on s’y engouffre pour fuir la pluie et rencontrer la jeunesse de Bertolt Brecht, cet écrivain allemand aux mille visages. Sur le banc en bois, dans cette salle en forme de goulot, on goûte à des breuvages qui ragaillardissent: une ballade à fendre l’armure du plus enragé des bellicistes, un poème qui est un pavé dans la mare aux indifférences, une épopée qui salue un soldat-fantôme. Ce sont les brèves des années 1930-1940, des instantanés saisis au vol par un témoin toujours en première ligne, libérés aujourd’hui par la musicienne-chanteuse Karine Quintana, les comédiens Jean-Louis Hourdin et Philippe Macasdar, ancien directeur du Théâtre Saint-Gervais.

Brecht est leur frère. Un compagnon de rires et de pensées. Metteur en scène inspirant – notamment au service d’Albert Cohen et de Shakespeare –, Jean-Louis Hourdin l’a beaucoup lu. Philippe Macasdar, lui, se nourrit de cette eau-de-vie depuis quarante ans: au début des années 1980, il est le dramaturge de Benno Besson, alors directeur de la Comédie de Genève. Ce dernier a été le collaborateur de Brecht dès 1949 au Berliner Ensemble. Au contact de l’artiste suisse, Philippe Macasdar comprend que l’auteur du Petit Organon pour le théâtre et de L’Opéra de quat’sous est plus fabuliste que théoricien, plus porté à enchanter les foules qu’à les évangéliser au nom d’un sacro-saint Parti communiste. Ce gai savoir s’imprime sur le rideau de Bertolt Brecht, Pensées: un essaim de visages sépia chavirés de plaisir, un soir de spectacle. On dirait le Berliner Ensemble, c’est la Comédie de Saint-Etienne en vérité, dans les années 1950.