Acte Premier. Une rue de Perugia, en Ombrie. Dans ce sanctuaire du jazz italien, Bertrand Blessing prend villégiature, à l'occasion d'un stage de percussion. Après quelques jours, le cours des spaghetti fluctuant sans cesse, il se retrouve sans un sou. Il dégote quelques boîtes de conserve, les dispose sur les pavés et les tabasse avec des baguettes. «Je n'osais pas regarder devant moi. Quand je me suis décidé, il y avait une foule énorme qui m'encerclait.» Avec la somme récoltée, Blessing a plus que mangé: «J'ai rapporté des cadeaux pour ma mère.» Dans une carrière de musicien, il est des actes fondateurs moins stimulants.

Samedi 29 mars, Bertrand Blessing crée à Cully la version scène de son spectacle de rue. Un duo nommé Urban Drum & Bass où un bassiste (Stéphane Fisch) et un percussionniste jouent les envahisseurs. «Tout possède un son. On se place dans la rue et on utilise ce qui s'y trouve.» Une manière d'annexion territoriale qui conduit le groupe en tournée partout en Europe et jusqu'à Singapour. Ce n'est pas tout. Blessing, qui a 26 ans, publie deux albums sous son nom. Deux œuvres plutôt jazzées qui situent l'intéressé parmi les compositeurs les plus inspirés de sa génération.

A 10 heures du matin, encore embué de sommeil, il débarque, jeune homme au cheveu éradiqué et au piercing gravé. On l'imagine mal faire ses gammes dans un conservatoire classique. «Mon père anti-militaire avait déjà eu un fils légionnaire. Alors, il a voulu à tout prix faire de moi un musicien. Aujourd'hui, je le remercie mais c'était quitte ou double.» Un paternel à la baguette, lui-même professeur de percussion, qui surveille de près les progrès du petit. «J'étais fan de jazz, déjà tombé sur Milt Jackson comme une évidence.» Donc, quand il s'agit de définir un cursus professionnel, Bertrand Blessing ne tranche pas: «Je suis entré dans la section classique et aussi la section jazz. C'était de la folie.»

Un soir d'examen – il a 20 ans –, le tapeur hybride doit exécuter au vibraphone une pièce nommée «Afrique noire». «C'était tellement cliché. Elle s'appelait comme cela parce qu'elle n'incluait que les touches noires du clavier.» Blessing, qui a déjà des envies de Nouveau Continent, occulte la partition et improvise. En dansant. Fin de partie, au conservatoire classique, qu'il quitte dans la foulée. «Je me suis concentré sur l'improvisation.» Batteur et vibraphoniste, il cachetonne un peu partout, mixe les vinyles à des soirées dansantes, participe au projet électro-jazz du Subtone Trio.

«Je vise une musique d'expériences.» Rien ne définit mieux l'impression que laisse sa musique. Un soir de concert, de retour d'un séjour tronqué en France pour cause d'aventure amoureuse défaillante, il compose une ballade intitulée «Hiver à Bordeaux». Une chose ténébreuse, scindée par des éclats de cymbales. «Le public était scotché au dossier.» Dans ses deux disques – First Fly où il joue vibra, First Door où il tape batterie –, Blessing élabore un vocabulaire musical clair et ambitieux. Pas vraiment une affaire de virtuosité mais de regard sur les musiques qui ont fait son histoire, de la funk à l'électronique et le jazz swing.

Derrière son regard acier, Bertrand Blessing vise grand. Il aimerait jouer avec le Libanais Rabih-Abou Khalil. Il aimerait surtout utiliser ses mille bras voltigeurs pour dire des choses que les grands gestes effraient.

Cully Jazz Festival jusqu'au 29 mars. Ce soir à 20h30, sous chapiteau: Laurent De Wilde, Dhafer Youssef, Petter Molvaer. Sa 28 à 19h30, Next Step: Urban Drum & Bass avec Bertrand Blessing. Rens. et loc. http://www.cullyjazz.ch ou 021/799 40 40. Bertrand Blessing 5tet: «First Door»; Blessing, «First Fly». (RecRec).