Aparté

Bertrand Cantat, le droit au tragique

L’ex-chanteur de Noir Désir joue le chœur dans «Des femmes», trois textes de Sophocle montés par le metteur en scène Wajdi Mouawad.

Bertrand Cantat a-t-il droit au salut du théâtre? Sa présence à la Comédie de Genève l’automne prochain a été annoncée mercredi par un confrère. Elle a été démentie par l’institution. Mais le feu a pris: des réactions indignées ont fusé. Comment le meurtrier de Marie Trintignant ose-t-il encore se produire? Et au nom de quelle morale, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui a-t-il demandé de composer la musique – et de l’interpréter surtout – de Des Femmes, d’après des textes de ­Sophocle?

Ces questions touchent à l’essentiel du destin, au prix d’un acte, au poids d’un crime, à la possibilité d’un pardon. Début avril, Jean-Louis Trintignant avait des mots fracassants pour dénoncer la programmation de Des Femmes avec Cantat au Festival d’Avignon en juillet, là même où il était invité, lui aussi, à dire des poèmes. La douleur du vieillard orphelin bouleversait. Cantat l’a entendue. Il a dit qu’il n’irait pas à Avignon. Mais pourquoi cette décision ferait-elle jurisprudence sous d’autres cieux?

Alors, Bertrand Cantat a-t-il droit au salut du théâtre? Oui, pour deux raisons au moins. S’il renaît aujourd’hui à la scène, ce n’est pas sous ses habits d’autrefois, ceux adulés du groupe Noir Désir. Mais sous ceux d’un chœur antique, ces anonymes qui dans les pièces de Sophocle assistent à la folie des hommes, à la chute des héros. Cet engagement fait écho à ce qu’il vit, il s’inscrit, sans doute, dans un chemin de croix personnel. Mais laissons là la psychologie. Pour nous, spectateurs, sa présence dans Des Femmes vitalise la tragédie: celle-ci redevient l’espace où notre part d’inhumanité s’énonce et s’apprivoise. Bertrand Cantat souligne que Sophocle n’est pas seulement un spectacle, mais un dialogue avec nos ombres.

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