revue de presse

Bertrand Cantat, «fauve au milieu de l’arène»

L’opinion publique et les médias sont très empruntés avec l’homme, détesté. Car l’artiste, aimé, tente son retour. Principalement dans l’opprobre. Le débat porte sur la liberté du héros de Noir Désir à reprendre sa place dans le paysage musical actuel

Le «monstre» est donc de retour. Avec une chanson publiée ce lundi, «Droit dans le soleil». Le clip est visible un peu partout, entre autres sur le site du Matin de Lausanne. Pas de Noir Désir, évidemment, juste un accompagnement de contrebasse et de violon, lui à la guitare sèche. «Assis sur le dos d’un banc, son chant escorté par celui des oiseaux. Barbu poivre et sel, les cheveux en bataille, le visage creusé, vieilli, baignant dans la lumière d’un nouveau matin», dit Le Monde. Plutôt réussi, dans le genre mélancolique, dix ans après le drame de Vilnius au cours duquel Marie Trintignant trouva la mort.

Sous le pseudo Detroit, il s’apprête par ailleurs à sortir un album, Horizons, le 18 novembre prochain, initialement prévu le 25. «Une bourde qui ne s’invente pas, commente Libération: cette date correspond à la journée internationale contre les violences faites aux femmes. D’aucuns auraient pu être tentés d’y voir une provocation stupide, mais la maison de disques […], Barclay, a immédiatement fait machine arrière et profil bas («Si seulement on avait pensé à googliser cette date…»)», et avancé la sortie.

Critique excellente

On parle bien sûr de Bertrand Cantat, qui alimente toujours les forums de discussion sur Internet. Sur cette chanson, la critique est excellente – et Le Figaro a sans doute tort de penser que «poursuivi par l’opprobre […], contraint jusqu’à présent à des apparitions furtives et comptées, Bertrand Cantat va affronter, avec son nouvel album, une critique musicale qui ne passera rien à celui qui fut le sombre archange de la scène engagée. Noir destin.»

Non, car la voix est intacte. Sobriété, dépouillement absolu, talent reconnaissable entre mille dans cette valse un peu cabossée, qui n’est pas sans évoquer Brassens. Verbe précis, taillé à la hache: «Tous les jours, on retourne la scène/Juste fauve au milieu de l’arène/On ne renonce pas/On essaie de regarder droit dans le soleil», «On t’avait dit que tout se paie/Regarder droit dans le soleil», «Tourne tourne la Terre, tout se dissout dans la lumière/L’acier et les ombres qui marchent à tes côtés»…

Le sondage du «Parisien», partout

Mais là n’est pas le propos le plus intéressant. Prenez Diane Roudeix, du site La Bande Sonore. Elle l’a écouté pour Le Nouvel Observateur. Elle résume le tabou en quelques phrases: «J’ai découvert avec désolation la pétition d’un collectif de féministes pour la réouverture du dossier de Bertrand Cantat concernant le suicide de Kristina Rady. Et ce matin nul ne semblait être en mesure de commenter ce nouveau titre autrement que par le sondage paru ce week-end dans Le Parisien, où l’opinion se prononce sur ce qui est juste ou non, sur la liberté de Cantat à reprendre sa place dans le paysage musical actuel.

»Cette volonté ambiante de vouloir faire sa propre justice est désarmante, horripilante, poursuit-elle. Et il m’apparaît comme évident de ne pas débattre infiniment sur son droit à revenir sur le devant de la scène après avoir purgé la peine à laquelle il fut condamné, après avoir suivi son contrôle judiciaire respectant l’interdiction de publications d’œuvres artistiques évoquant Vilnius ou la mort de Marie Trintignant.»

Le chanteur est à sauver

Même vision des choses de la part d’Isabelle Falconnier qui, dans sa toujours très bonne chronique «Ne partons pas fâchés» en antépénultième page de L’Hebdo, conclut: «L’artiste Cantat n’est pas dangereux. L’homme oui, sans doute, par négligence, névrose, narcissisme, impuissance, dépression, agressivité mal gérée. Mais une chanson de Cantat ne tuera jamais aucune femme. S’il y a quelque chose à sauver de Cantat, c’est le chanteur.»

Mais tout le monde n’est pas de cet avis, à l’instar de ce que l’on peut lire sur le blog Crêpe Georgette: «Sa présence médiatique, les multiples articles de journaux […] me renvoient un seul message: nous cultivons un sentiment clair d’impunité, tant judiciairement que médiatiquement à l’égard des hommes coupables de violences envers les femmes. Et ce ne sont pas DSK ou Polanski qui diront le contraire […]. Je ne sais pas comment on peut expliquer à des gamins que la violence envers les femmes est mal quand on leur envoie des signes aussi contradictoires. «Dis le type il a tué une femme, une autre s’est suicidée en portant des accusations de violence contre lui et il sort son album? Sympa.» «Dis le mec il drogue et sodomise une gamine de 13 ans et il se reçoit un César?»

«Le principe du droit pénal»

La ministre française de la Culture, Aurélie Filippetti, est d’ailleurs venue lundi à la rescousse de Cantat, rapporte RTL. Certes, il a «commis un geste gravissime et nous pensons tous à cet instant à Marie Trintignant, à sa famille», a déclaré selon les termes habituels de circonstance, Aurélie Filippetti sur RMC/BFMTV. Avant d’ajouter: «En même temps, il a purgé sa peine et c’est le principe du droit pénal. On le défend pour tout un chacun et donc il faut aussi le défendre pour Bertrand Cantat.» Mais «l’avantage des artistes, c’est que personne n’est obligé d’écouter son disque ou d’aller voir ses concerts».

Ce retour dans les bacs est néanmoins «perçu de façon beaucoup moins nuancée» par d’autres politiques, indique Gala. Un exemple, extrême? Le député UDI Rudy Salles, adjoint au maire de Nice, sur son compte Twitter: «L’assassin de Marie Trintignan [sic] sort un disque. Je recommande aux journalistes la décence de ne lui faire aucune publicité.» Raté, les réactions sont déjà extrêmement nombreuses: L’Express propose un florilège de tweets.

Pardonnable?

Et, dans un autre genre, la députée socialiste Anne-Yvonne Le Dain, elle aussi sur Twitter: «Nombre (considérable) de citations @BertrandCantat ce matin me laisse penser que côté PROMO il est bon. Après prison pour assassinat c’est fort.» Avant de corriger quelques minutes plus tard. «Gloups… je poursuis pour souligner que mon twitt n’évoquait que la considérable couverture médiatique de sa promo. Y’a d’autres artistes! J’ai eu bcp de réactions… Vigoureuses et rigoureuses. Dont acte. Je retire et regrette le mot assassinat.»

Dans la foulée, faut-il «diffuser ou non Cantat? Les radios belges s’interrogent», explique Le Soir de Bruxelles. Parce qu’au bout du compte, la seule question est: Cantat est-il pardonnable? L’opinion publique est très embêtée avec cet homme détesté qui est un artiste aimé. Le choix est cornélien. Mais le public tranchera. Entre la possibilité de lui offrir une nouvelle chance ou de le laisser sombrer une fois pour toutes.

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