Avez-vous lu Sinclair Lewis? Né en 1885 dans le Minnesota, mort à Rome en 1951, premier romancier américain à recevoir le Nobel de littérature – en 1930 –, il a portraituré la classe moyenne de son pays sous son jour le moins glorieux, en transbahutant l’emblématique Oncle Sam dans un monde rempli de bigots incultes, bourrés de préjugés et bassement matérialistes.

Et dans «Babbitt», son roman le plus célèbre publié en 1922, Lewis a fustigé une société gangrenée par trois maux redoutables – la consommation aveugle, la spéculation foncière et la course au profit –, de quoi passer pour un franc-tireur aux yeux de ses contemporains. Un rôle qu’il assuma courageusement, avant de refuser le prix Pulitzer, en 1926, en affirmant que cette récompense tendait à rendre les écrivains «obéissants, inoffensifs et stériles».

Récit à la Orwell

Au début des années 1930, Lewis assiste à la montée du nationalisme et du fascisme en Europe, des spectres qu’il met en scène dans «Impossible ici», un récit d’anticipation satirique où il imagine l’arrivée au pouvoir d’un autocrate américain nazifié, Berzelius Windrip. Publié aux Etats-Unis en août 1935, traduit deux ans plus tard par Raymond Queneau, ce récit à la Orwell était depuis longtemps introuvable et on le redécouvre grâce aux éditions de la Différence, avec une préface où Thierry Gillybœuf compare le funeste héros de Lewis à un certain Donald Trump.

Censure et propagande

Fils d’un pharmacien raté, étudiant médiocre, redoutable démagogue distribuant poignées de mains et promesses mensongères, Berzelius Windrip «buvait du coca-cola avec les Méthodistes, de la bière avec les Luthériens, du vin blanc avec les commerçants juifs de province et du whisky avec tous quand il n’y avait pas de journalistes présents», ironise Lewis, qui raconte l’ascension de ce petit Führer yankee.

Son programme? Désinformation, censure de la presse, propagande, création d’une milice paramilitaire et de camps de détention où seront expédiés les dissidents, suppression des droits – déjà très réduits – des minorités noires de l’époque, contrôle absolu des banques, éradication des organisations ouvrières «aux mains des communistes», lesquels seront jugés «pour haute trahison»… Et Berzelius Windrip d’ajouter, en guise de manifeste politique: «Toutes les confessions seront tolérées mais les athées, les agnostiques, les juifs qui refuseront de jurer sur le Nouveau Testament, et les individus qui refuseront de prêter serment au Drapeau ne pourront exercer aucune fonction publique, ni aucune profession libérale.»

Cri d’alerte adressé à la patrie de Roosevelt, première dystopie politique des lettres américaines – sept décennies avant «Le complot contre l’Amérique» où Philip Roth imagine les mêmes dérives –, «Impossible ici» montre que le pire peut toujours être envisagé, même dans la plus solide des démocraties. Et si le roman de Lewis verse parfois dans la caricature facile, il n’en reste pas moins d’une actualité brûlante à la veille des prochaines élections présidentielles, outre-Atlantique.


Sinclair Lewis, «Impossible ici», Trad. de l’anglais par Raymond Queneau, Editions de la Différence, 380 p.