Cette semaine, «Le Temps» s'intéresse aux transfuges de toutes espèces. Où l'on se rendra compte que le traître n'est pas toujours celui que l'on croit.

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Le Saint-Esprit procède-t-il du Père, ou du Père et du Fils? Si vous êtes orthodoxe, vous pencherez pour la première version («ek monou tou Patros»); si vous êtes catholique, pour la seconde («ex Patre Filioque procedit»). Querelle byzantine, dites-vous? Peut-être. Mais le fait est que ce sont bien ces divergences sur la conception de la Trinité (les théologiens et les historiens appellent cela la «Querelle du Filioque») qui menèrent, en 1054, à l’irrémédiable schisme des Eglises d’Orient et d’Occident. Irrémédiable ou presque: ce n’est que depuis 1995, avec la publication, à la demande de Jean-Paul II, de la Note de clarification doctrinale sur la procession du Saint Esprit, que l’on considère le différend comme théologiquement clos.

Durant une palanquée de siècles toutefois, ce point de doctrine a été un abcès de fixation. Cette longue fâcherie a été ponctuée de tentatives de réconciliation avortées. Et l’une d’entre elles a laissé un goût particulièrement amer aux orthodoxes – peut-être parce qu’ils ont vu dans le comportement de l’un des leurs quelque chose qui tenait d’une humiliante déloyauté.

Mater les rebelles

Florence, juillet 1439. Du haut de la chaire de la cathédrale Santa Maria del Fiore, le cardinal Cesarini et le métropolite de Nicée, Bessarion, lisent, chacun dans sa langue (latin puis grec), le décret Lætentur Coeli, émis quelques jours auparavant par le pape Eugène IV. Ce texte, fruit de longues discussions entamées deux ans plus tôt à Ferrare, règle, en usant des registres les plus subtils de la rhétorique, de la diplomatie et de la théologie, une bonne partie des contentieux: la primauté du pape, l’utilisation de pain azyme ou levé pour l’Eucharistie, et même le Filioque (par un jeu raffiné sur la synonymie de plusieurs prépositions grecques dont on vous fait grâce ici).

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Cette réconciliation n’est pas qu’une affaire de foi, elle répond aussi à des impératifs plus globaux: les Turcs étant alors aux portes de Constantinople, Jean VIII Paléologue, l’empereur byzantin, avait tout intérêt à cultiver les meilleures relations avec l’Occident; pour le pape, obtenir la paix des Eglises lui offrait un levier pour mater les ecclésiastiques rebelles réunis en concile à Bâle depuis 1431, et qui contestaient de plus en plus farouchement son autorité.

Bref, tout le monde est content. Tout le monde? Pas tout à fait. A leur retour à Constantinople en février 1440, les membres de la délégation grecque se font copieusement insulter: on les accuse d’avoir renié leur foi, d’avoir cédé aux sirènes de Rome. Certains légataires commencent à retourner leur veste, comme le rapporte Joseph de Méthone – «Voici ma main, elle a signé. Coupe-la, car elle a mal fait de signer!» Même les cérémonies à Sainte-Sophie sont boycottées par les fidèles.

Pièces falsifiées

Un homme cristallise les haines: Bessarion, le chef de file des unionistes, que les Grecs accusent de s’être fait acheter par Rome. Bessarion était né en 1403 à Trébizonde. Moine à 13 ans, diacre à 22, prêtre à 27, métropolite à 34, c’est surtout un humaniste – on lui devra entre autres une traduction latine de la Métaphysique d’Aristote, et un engagement sans faille à défendre la pensée de Platon. Et c’est bien grâce à ses aptitudes philologiques que, selon l’historien Jean-Christophe Saladin dans un article publié en 2010, Bessarion a pu démontrer que certaines des pièces produites par les adversaires d’une réconciliation avec l’Eglise romaine, extraites entre autres du Contre Eunome de Basile de Césarée, avaient été falsifiées.

Ces arguments compteront peu: comme l’écrivait l’historienne Marie-Hélène Congourdeau dans un article de 2008, les tractations de Florence laissent au peuple chrétien d’Orient «l’impression d’une union bâclée, conclue sous la menace, où l’orthodoxie a été sacrifiée à la raison d’Etat». Et de fait, si cette union fut malgré tout proclamée en décembre 1452 en la basilique Sainte-Sophie, ce ne fut pas pour très longtemps: le 29 mai 1453, le sultan Mehmet II enlève Constantinople; l’empire byzantin tombe, et le nouveau patriarche imposé par les Ottomans, Georges Scholarios, dénonce fissa le traité. Bref: retour au schisme.

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Mais revenons à Bessarion: s’il devint le paratonnerre des haines orthodoxes, c’est peut-être aussi parce qu’entre-temps il avait fait son nid à Rome. En décembre 1439 en effet, Eugène IV l’avait créé cardinal, en récompense de ses bons et loyaux services: Bessarion était métropolite de Nicée, il deviendra patriarche latin de Constantinople. Son parcours romain sera flamboyant, nourrissant d’autant plus les accusations de trahison formulées par les Grecs: il sera protecteur des basiliens, puis des franciscains; il mènera énormément de missions diplomatiques pour le compte de la papauté, la plus fameuse étant peut-être celle où il tentera (sans succès) de réconcilier Louis XI et Charles le Téméraire pour qu’ils s’unissent dans la lutte contre les Turcs.

Pape, jamais!

Bessarion fut même pressenti, à la mort de Nicolas V en 1455, pour le trône de saint Pierre. Mais là, c’est peut-être pour les Latins que c’en fut un peu trop, en tout cas à en croire le coup de sang d’un autre cardinal, le Français Alain de Coëtivy: «Donnerons-nous à l’Eglise latine un Grec pour souverain pontife? Bessarion n’a pas encore rasé sa barbe et il sera à notre tête?* L’Eglise latine est-elle donc si pauvre en hommes qu’elle n’en trouve pas un seul digne du souverain apostolat et qu’il lui faille recourir aux Grecs? Faites comme il vous plaira, mes Pères. Pour moi, et pour tous ceux qui pensent comme moi, nous ne consentirons jamais à nommer un Grec pape!»

Bessarion mourra en 1472 à Ravenne, sans avoir jamais revu sa patrie. Fut-il un traître? C’est affaire de point de vue. Ce qui est par contre certain, c’est que les Grecs, dans l’agonie de leur empire, se sont sentis abandonnés: par Bessarion peut-être, par les Latins certainement. A la veille de la chute de Constantinople, Lucas Notaras, chef des armées byzantines, eut en tout cas ce mot célèbre: «Mieux vaut voir ici le turban turc que la mitre romaine.»


*Eugène IV avait permis à Bessarion de conserver sa longue barbe, typique des us religieux orientaux.