Comme si elles s'étaient donné le mot, toutes les majors du disque ont bétonné la fin de l'année de compilations «Best of» de leurs plus grands artistes. Et qu'importe si Madonna, The Cure ou Sting avaient déjà livré leur «Meilleur de» il y a seulement deux ou trois ans. Le tout étant d'offrir régulièrement au consommateur le sentiment d'acheter du neuf en acquérant de vieux titres réunis sous un emballage relooké.

Particulièrement exacerbée en cette période de fêtes, la situation trahit surtout une mutation dans les habitudes de consommation musicale du grand public. Car si les stratégies de rééditions demeurent pour l'essentiel ce qu'elles étaient il y a dix ans (versions «remasterisées», promesse de titres rares ou inédits et disques remplis au maximum pour s'imposer comme le meilleur ami de votre autoradio), le public se montre aujourd'hui d'une avidité compilatrice inépuisable. Dans les classements de vente des grandes surfaces, les cinq premières places sont ainsi presque exclusivement briguées par des albums «Best of», fait encore impensable il y a peu.

Comme si l'ensemble des lecteurs de romans renonçait à cette pratique pour s'abonner à la Sélection du Reader's Digest, la tendance observée révèle un souhait d'accélération, réaction probable du consommateur-zappeur aux durées interminables de certains albums sur CD, doublant presque la capacité d'un LP 33 tours. Un morcellement qu'entérinent les nouveaux moyens d'accès à la musique.

Avec l'arrivée dans la plupart des foyers du téléréseau, le vidéo-clip de trois minutes formaté par MTV devient le moyen de consommation privilégié des jeunes mélomanes. Lesquels surfent ensuite sur Internet pour télécharger sur des sites spécialisés les titres qu'ils ont envie d'entendre. Sur l'un comme l'autre médium, le format du Single reprend donc la place qui était la sienne il y a près de 40 ans, lorsque les albums 33 tours ne servaient encore qu'à rassembler les meilleurs 45 tours de l'année écoulée.

Face à cet abrégé de culture musicale, la résistance s'organise du côté des musiciens, les groupes les plus intéressants de l'année s'étant fendus d'albums dont la somme des titres dépasse de loin la qualité de chacun pris individuellement (Radiohead, Lift To Experience, Sébastien Tellier, etc.). Se dessine ainsi un univers musical plus divisé que jamais entre l'accès direct à une satisfaction immédiate, basée sur les seuls hits d'un artiste disponibles sur Internet, et le luxe d'une écoute longue durée d'œuvres conçues comme telles. L'un n'excluant pas l'autre, fort heureusement.