Georg Baselitz a fait sa marque de fabrique du renversement des figures. Depuis 1969, il leur met la tête en bas, selon une formule de mise à distance qui lui permet aussi de jauger la justesse plastique de son projet. Renverser une image, contrairement à l’idée préconçue qu’on peut en avoir, ne permet pas de peindre ou de dessiner n’importe comment et personne n’y verra rien. Cela impose au contraire un sens de la construction que doit aussi avoir celui qui expérimente la gravure, où tout est renversé de gauche à droite et vice versa entre ce qu’on dessine et l’impression qui en résultera. Ce que Georg Baselitz faisait déjà depuis quelques années quand il a décidé de mettre ses figures la tête en bas. Les images de Malelade, édité en 1990, sont donc le produit d’un double renversement.
Si Malelade trouve aujourd’hui sa place à la Fondation Michalski pour l’écriture et la littérature, c’est qu’il s’agit d’un livre d’artiste et que celui-ci met en relation texte et image. Dès le titre, fabriqué à partir des mots allemands malen (peindre), malade (mot ancien cousin du français) et Lade (coffre), la poésie est au cœur du projet. Une poésie presque sonore autant que visuelle, que l’artiste fait danser à l’endroit, à l’envers parfois, autour des images. Mais les mots peuvent aussi glisser dans l’image, devenir totalement image, plus encore peut-être que les figures renversées.

Têtes, arbres et animaux

On est là dans une chaîne jouissive d’artistes qui commence avec le Physiologos, bestiaire rédigé à Alexandrie, dans l’Egypte ancienne, au IIe siècle, et qui a fasciné Georg Baselitz au point qu’il étudie longuement certaines de ses versions éditées au fil des siècles. Les motifs animaliers étaient déjà familiers à l’artiste allemand, mêlés aux têtes, aux arbres. Pour Malelade, le lièvre, la mésange, le poisson et le singe enrichissent son univers.
Neuf grandes huiles souvent très colorées – le vert est quasiment la seule couleur de Malelade – réalisées durant les années préparatoires de l’ouvrage, enrichissent, tonifient encore l’exposition dont le commissariat érudit est assuré par Rainer Michael Mason. Ainsi qu’une Flachkopf ou «Plate-tête», arrachée à un morceau d’érable et marquée d’un peu de détrempe rose. Cette tête sculptée, posée droite sur son cou, vous fait face sans plus de retournement. A moins que ce ne soit finalement vous, visiteur troublé, qui n’ayez finalement les pieds en l’air.

Le long d’un chemin vosgien

Par un joli hasard, cela nous ramène au Lenz de Georg Büchner. Autre histoire allemande, plus vieille d’un siècle et demi, à laquelle la Fondation Jan Michalski fait aussi écho. Au début de cette nouvelle, inspirée par le journal de l’écrivain et philosophe Jakob Lenz, il est en effet écrit: «Peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.» Nous suivons là le cheminement de cet homme fragile dans les montagnes vosgiennes, où il sera accueilli par le pasteur Oberlin, autre figure des Lumières.
Ce séjour dans le village de Waldersbach a inspiré un travail photographique à Sylvain Maestraggi. Comme Baselitz a œuvré dans la trace du Physiologos, le photographe a cherché, deux hivers de suite, la trace de Lenz dans les neiges vosgiennes. Sans vouloir faire époque, sans gommer un poteau électrique, une maison trop moderne, il dit le chemin, l’horizon, la forêt, les lumières. Quelques photographies sont exposées dans la très belle bibliothèque de la fondation. Elles donnent envie de regarder mieux encore le paysage vaudois par les fenêtres. Et de plonger dans Waldersbach, délicieux ouvrage pensé par Sylvain Maestraggi.