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Le bestiaire urbain de Meryem Alaoui

Avec une narratrice au bagou volcanique, une langue empruntée aux fêlures des trottoirs de Casablanca, «La vérité sort de la bouche du cheval» est en piste pour le Goncourt

Jmiaa vit à Casablanca dans un studio lilliputien avec sa fille de 7 ans. Lorsqu’elle ne travaille pas, elle végète devant la télévision, épluche des graines de tournesol en surveillant le voisinage, descend des bières bon marché dans les rades de son quartier et part en virée à la mer avec son amant Chaïba. Lorsqu’elle travaille, Jmiaa boit du vin rouge pour se donner la force d’affronter la mesquinerie de ses collègues et la brutalité de ses clients. Elle n’a pas choisi la prostitution. Son mari, séducteur aux yeux noirs, l’a initiée de force au commerce de son corps avant de l’abandonner en lui léguant ses dettes pour tenter sa chance en Europe. Malgré ça, Jmiaa ne se lamente pas. Elle rugit, cogne, crache et jure. Souvent conquise, jamais soumise, cette amazone dégoupillée est la narratrice intraitable du premier roman de Meryem Alaoui.

Il y a autant d’humour que de violence dans ce roman en forme de journal de bord. Genre privilégié de l’intime, il nous livre Jmiaa de l’intérieur, intacte de toute sa fureur, imperméable aux pressions que sa condition lui impose.

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Dans un Maroc accroché à ses traditions jusqu’à l’hypocrisie mais dévoré par les sirènes de la modernité, il faut une détermination aveugle pour être une femme libre, pauvre, célibataire et dionysiaque. Les prostituées, qui subissent à la fois le désir et la culpabilité des hommes, sont les premières victimes de cette ambivalence. Pourtant, Jmiaa et ses amies ne s’encombrent pas. Ni du jugement de leurs familles, ni des complexes de leurs clients. Aussitôt que leurs djellabas redescendent, leurs corps se redressent, leurs voix grimpent, les manœuvres reprennent. Pour échapper à la police, aux violeurs, à la corruption, à l’appel des cachets ou de ce qu’il faut avaler pour survivre à ce métier. Heureusement, Jmiaa est un personnage de roman: son quotidien sordide sera réenchanté par l’irruption miraculeuse du cinéma dans sa vie.

Génie de l’insulte animale

En lice pour le Prix Goncourt, le roman de Meryem Alaoui ne se distingue pas seulement pour son grand écart audacieux entre les trottoirs de Casa et les séances de casting. Si La vérité sort de la bouche du cheval, c’est de celle des rues marocaines que la verve de Jmiaa s’écrit. Vibrante d’oralité, invectivant sans cesse son lecteur, chantant, boudant, tchipant à la face de tous, sa parole prend comme un torrent. «Quand je lâche ma langue, elle part comme un train pressé», confie cette championne de youyou et génie de l’insulte animale: «Elle allume les mecs en leur faisant le regard de la chienne alanguie, sur le foin. Et elle marche en sortant ses fesses vers l’arrière comme une oie […]. Mais lui, quoi? Il a mangé de la cervelle d’hyène pour être aussi con? […] Partir avec elle alors qu’il sait qu’elle et moi, on est comme chat et rat!» Ames de chatons, s’abstenir.


Meryem Alaoui, «La vérité sort de la bouche du cheval», Gallimard, 272 p.

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