«Il faut repartir de zéro. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.» «Comme un chien?» «Oui, comme un chien.» Disgrâce, le roman de J. M. Coetzee ne fait pas dans l’angélisme concernant la ­reconstruction de l’Afrique du Sud après l’apartheid. Lucy, jeune fille blanche, sait que si elle veut rester sur les terres qu’elle ne possède désormais plus, elle doit s’aplatir devant Petrus, nouveau propriétaire noir.

Dans l’adaptation théâtrale que propose le Hongrois Kornel Mundruczo au Festival d’Avignon, la chose est encore plus claire. Le spectacle commence avec le viol de Lucy par une horde de Noirs déchaînés. La scène, violente, crue, est interminable. «L’homme est un loup pour l’homme, explique Mundruczo. Nous voulons établir un dialogue avec les spectateurs sur ces situations d’antagonisme.»

Kornel Mundruczo n’est pas un inconnu du public romand. L’an dernier, à La Bâtie - Festival de Genève, le metteur en scène hongrois a présenté Hard to Be a God, spectacle choc là aussi, où dans un immense camion avec remorque, se rejouait à corps et à cri le trafic de prostituées venues de l’Est. Entre autres amabilités faites aux femmes, on y voyait un avortement à la baleine de parapluie et un assassinat par brûlures. Ici, dans Disgrâce, le viol de Lucy ouvre la partie, alors que dans le roman de Coetzee, l’épisode a bien lieu, mais au cours du récit. Clairement, d’Est en Ouest, du Nord au Sud, le metteur en scène veut souligner que la femme est la première touchée quand la société a des ratés.

Mais encore, que raconte Disgrâce, tel que montré au Festival d’Avignon? La déroute de David, le père de Lucy, enseignant sans grande ambition. David est mis au ban de la société après avoir séduit une jeune fille de 15 ans. Il ne cherche pas à se défendre quand la commission du collège lui demande de s’excuser et sa démission psychologique traduit un désarroi plus général, celui de la société blanche qui ne parvient pas à se repositionner depuis la fin de l’apartheid. «David est un homme d’esprit, prisonnier de son propre sentiment de supériorité, explique Mundruczo. Au milieu de son désert personnel, il doit faire face à une vie, à une vérité, à une hiérarchie de forces tout à fait différente de celle qu’il a connue jusque-là.» Sur scène, grand barbu apathique, le quinquagénaire traîne en effet sa mélancolie comme un poids mort et lorsqu’il séduit Mélanie, son élève mineur, il jouit sans joie.

Dans ses notes d’intention, le Hongrois dit vouloir établir un parallèle avec son propre pays dont le virage à droite fait craindre le pire. On ne voit pas cette allusion dans son spectacle. Ce qu’on voit, par contre et à répétition dans le décor réaliste d’une baraque de fortune, c’est l’état sauvage auquel sont réduits les hommes, blancs et noirs, quand il faut redémarrer sur de nouvelles bases.

Le leitmotiv de cette bestialité? Le chien. C’est que, explique encore le metteur en scène, les 800 000 Blancs qui ont quitté l’Afrique du Sud avaient tous des chiens, la plupart du temps dressés contre les Noirs, et que ces chiens, aujourd’hui, errent sans foyer, témoins de l’Histoire. Sur scène, les comédiens font les chiens, aboyant, jappant, glapissant, haletant comme des forcenés. Ceci entre deux chansons pop, jouées live sur le plateau, dans la plus grande suavité. Soit un mélange étrange de variété douce et d’animalité sauvage. Parfois la vidéo vient relayer la réalité. Notamment la scène de viol qui menace d’être rejouée. Des moniteurs TV montrent encore des séances de dressage canin où le Noir est désigné comme cible. Ce grand chambardement, de sons, d’images, d’actions trash et crues, peut, dans un premier temps, faire passer ce spectacle pour une charge primaire et punk en manque d’élaboration. Ce n’est pas le cas. Après quelques jours, persiste un malaise, une impression. Celle d’une société explosée qui doit ­repasser par le stade animal pour se reconstruire. «Dans cette situation de chaos, la seule réaction possible est d’essayer de retrouver la vérité de la jungle ou celle de la terre», confirme Mundruczo. Ce recommencement de zéro qui fait l’impasse sur des siècles de civilisation est effrayant. Pas sûr qu’il ne soit que fantasme de romancier et de metteur en scène.

Disgrâce, Festival d’Avignon, jus­-qu’au 25 juillet, 0033 490 14 14 14, www.festival-avignon.com

On y voit l’état sauvage auquel sont réduits les hommes quand il faut redémarrer sur de nouvelles bases