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Anna (Birgit Minichmayr) et Nick (Philip Hochmayr).
© DR

Cinéma

«Bêtes»: le cuisinier, sa femme et le mouton écrasé

Un ménage à trois entre dans la quatrième dimension devant la caméra de Greg Zglinski. Ce vaudeville macabre harmonise brillamment l’humour noir et l’inquiétante étrangeté

Nick (Philipp Hochmair), chef étoilé, est marié à Anna (Birgit Minichmayr), auteure pour l’enfance, qu’il trompe avec la voisine du dessus, Andrea (Mona Petri). La scène est à Vienne et elle reconduit une figure éprouvée du drame bourgeois. Pour se retrouver, le couple part passer un semestre en Suisse. Nick a pour but de récolter des recettes locales, Anna entend profiter de cette pause pour écrire un premier roman adulte. Bien sûr, quelques tensions et mauvais rêves pavent la route. Mais c’est au moment où la décapotable percute le mouton du destin que le réel commence à se déglinguer…

Né en Pologne en 1968, Greg Zglinski émigre avec sa famille près de Baden quand il a 10 ans. Quinze ans plus tard, il retourne dans son pays natal étudier le cinéma. C’est sous pavillon suisse qu’il triomphe avec Tout un hiver sans feu (2004), qui évoque la rencontre dans la froidure du Jura de deux fracassés de l’existence, un père qui a perdu sa petite fille dans un incendie et une réfugiée kosovare dont le mari est mort pendant la guerre. Primé à Venise, ce poignant drame rural remporte le Prix du cinéma suisse en 2005.

C’est en Pologne que le cinéaste réalise Courage, un film kieslowskien suivant la descente aux enfers d’un lâche, et à La Chaux-de-Fonds Le temps d’Anna, un drame romantique situé au cœur de l’industrie horlogère et menacé par la folie. Avec Bêtes, montré au festival de Berlin l’année passée, il entre dans les territoires du fantastique sur un mode qui doit plus aux ambiguïtés ontologiques de David Lynch qu’aux coups de sang du Grand-Guignol.

Engoulevent fracassé

En Suisse, les rapports de Nick et d’Anna, ainsi que leur rapport à l’ordre rationnel, se dégradent. A Vienne, les choses se compliquent aussi. Car Mischa (Mona Petri), la fille qui arrose les plantes vertes et nourrit les poissons du couple en leur absence, est le sosie d’Andrea – laquelle s’est défenestrée… – et aussi d’une marchande de glaces veveysanne. L’architecture du chalet fribourgeois et celle de l’appartement autrichien se ressemblent, avec leur long corridor débouchant sur une porte vitrée close. Saisis de vertige identitaire, les personnages en viennent à douter de leur propre existence – «Peut-être que je ne suis même pas là», s’inquiète Anna.

Quant aux «bêtes» que célèbre le titre, outre le mouton fatal, ils comptent un engoulevent fracassé contre une paroi du chalet et une chatte égyptienne noire qui apparaît près de l’hippocampe lacustre de Vevey et qui parle, de façon sibylline comme il sied aux représentants de la gent féline.

Dans ce vaudeville macabre aux perspectives mouvantes, Greg Zglinski harmonise de façon kaléidoscopique l’inquiétante étrangeté, l’onirisme, l’humour noir et le conte de fées. Sa maîtrise artistique est impressionnante. Chaque plan est composé avec précision et goût, la bande-son est inventive (la fiche sonore de Vevey, mouettes, vagues, bateau, atteint une précision photographique). Le réalisateur exprime les dérèglements progressifs du réel à travers des astuces de mise en scène plutôt que des effets spéciaux: Nick sermonne Anna, assise en face de lui. «A qui parles-tu?» demande-t-elle en arrivant par-derrière tandis que son mari découvre qu’il parlait dans le vide, et plus personne ne sait de quel côté du miroir elle divague.


Bêtes (Tiere), de Greg Zglinski (Autriche-Suisse, 2017), avec Birgit Minichmayr, Philipp Hochmair, Mona Petri, 1h32.


Greg Zglinski: «La Suisse regorge d’histoires formidables»

Son réalisateur évoque la genèse et la texture d’«Animals»

Le Temps: En présentant «Bêtes» au NIFFF, vous avez dit: «Je sais quel film j’ai fait; je suis curieux de voir quel film vous allez voir.» Cette apostrophe n’est-elle pas une bonne définition du cinéma?

Greg Zglinski: Mais oui. Et plus encore à propos de ce film très particulier qui raconte un monde subjectif. Le cinéma est aussi quelque chose de très subjectif. La vie est subjective… Les réactions des spectateurs diffèrent. Certains disent ne rien comprendre, d’autres trouvent que c’est très clair. Beaucoup de choix dans le film sont des intuitions, par exemple le chat qui parle. Mes collaborateurs se tapaient la tête contre le mur. Ils pensaient que ça allait détruire le film. Je sentais que les spectateurs seraient effrayés et s’amuseraient aussi tellement c’est surnaturel. J’avais raison. Quand je vois le film, j’éprouve des sentiments bizarres. Je m’étonne moi-même. Bêtes relève plus de l’expérience que de la narration.

L’inspiration d’«Animals» vient de «Relativity», un dessin anamorphique d’Escher. Comment passe-t-on d’une image immobile à un film?

Dans ma jeunesse, je posais parfois une peinture abstraite sur le piano et je jouais ce que je voyais. Je sentais que j’interprétais ce qu’un artiste avait exprimé avec des formes. Relativity a une certaine dynamique. C’est une image qui bouge. En la traduisant, je cherche les mêmes sentiments. Le scénario de Jörg Kalt avait déjà cette forme. Cette histoire m’est très proche. Mes premiers courts métrages en super 8 ne racontaient pas d’histoires, plutôt des impressions, des rêves. Le rêve a toujours eu beaucoup d’importance dans ma vie. Avec Bêtes, je suis en territoire connu.

Pour le musicien que vous êtes, le rythme est-il aussi important que l’image?

Oui, absolument. Le film c’est la musique. C’est pour ça qu’il m’est très difficile d’écrire la musique d’un film que je réalise. Elle est déjà faite. J’ai besoin d’un compositeur qui introduise des instruments additionnels, qui fasse des arrangements sur la musique des images.

Il doit être difficile de ne pas se perdre dans un scénario aussi complexe et ambigu…

Un peu, oui. Il faut se préparer autant que possible en amont. Pendant le tournage, on arrête de penser, on exécute. Parfois je change de plan à la dernière minute, parce que le moment semble sonner plus juste. Il faut toujours garder les yeux ouverts. Surtout sur ce film…

David Lynch est-il une source d’inspiration?

Pas directement, non. Ses films m’ont naturellement beaucoup impressionné, comme ceux de Kubrick ou de Polanski, mais de manière subconsciente. Plus tard, beaucoup de gens m’ont dit que Bêtes était assez lynchien.

La Suisse est-elle un bon territoire pour le fantastique?

Oh oui! Pas encore assez fréquenté. La Suisse regorge d’histoires formidables. Des légendes de montagne, dont Michael Steiner s’est inspiré pour Sennentuntschi. Tout un matériel merveilleux n’a pas encore été utilisé. Il y en a des histoires, des drames psychologiques, des thrillers… Et du fantastique aussi avec la tradition de la psychanalyse en Suisse dans les années 1920. A.D.

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