Genre: Roman
Qui ? Olga Tokarczuk
Titre: Sur les ossements des morts
Trad. du polonais par Margot Carlier
Chez qui ? Noir sur Blanc, 320 p.

Une campagne sauvage. De l’autre côté de la frontière, la Tchéquie. Ici, en Pologne, ce ne sont que querelles de voisinage, braconnage et massacres d’animaux. C’est en tout cas ainsi que le vit Janina Doucheyko. Cette femme, déjà âgée, s’est retirée dans sa cabane et préserve un isolement farouche, qui parfois, pourtant, lui pèse. Par une nuit d’hiver, son voisin Matoga la réveille pour lui annoncer la mort de Grand Pied (elle aime à doter son entourage de surnoms). Elle ne nourrissait aucune sympathie pour ce chasseur, ce carnivore, elle qui aime par-dessus tout le monde animal qui mène sa vie dans les forêts alentour. Elle n’en aide pas moins Matoga à effectuer la toilette mortuaire, brouillant les indices, avant d’appeler la police de la ville voisine. Dès les premières pages, Olga Tokarczuk fait croire au roman policier. D’autres morts suivront. Des notables. Un éleveur de renards blancs. Un prêtre bouffon, aumônier des chasseurs.

Janina tente d’alerter les enquêteurs: à chaque fois, sur le lieu du crime, des traces animales semblent indiquer une piste. Dans ses lettres, elle rappelle longuement les procès intentés aux bêtes depuis le Moyen Age. Si on avait là un châtiment de l’orgueil humain? On a l’habitude, en ville, d’ignorer les plaintes et les missives paranoïaques de la femme, celles-ci comme les précédentes.

Dans une autre vie, Janina Doucheyko était ingénieure, elle a bâti des ponts dans des pays frères. Maintenant, sa santé chancelle. Elle donne des cours d’anglais aux gamins de la petite ville – c’est une bonne pédagogue, mais aux yeux des autorités, ses méthodes sont trop peu orthodoxes. En hiver, elle veille sur les propriétés voisines, qui ne sont fréquentées qu’en été. Un jeune homme fragile lui rend régulièrement visite. Ensemble, ces solitaires tentent de traduire les lettres et les poèmes de William Blake, veillent l’un sur l’autre et soignent leurs allergies à coup de tisanes et de repas végétariens. Sinon, elle passe ses nuits à l’ordinateur, calculant des horoscopes savants qui prédisent la date du décès, pendant qu’une télévision muette diffuse en boucle un programme de météo. Sa mère et sa grand-mère, décédées depuis longtemps, viennent parfois la hanter désagréablement.

Elle n’a que mépris pour la ville, la Pologne, les chasseurs, l’Eglise, les salauds qui ont tué ses chiennes, ses petites filles chéries. Une certitude l’anime: en Tchéquie, tout est bien plus beau, il n’y a qu’à écouter la langue dont la douceur interdit toute dispute.

Un entomologiste égaré passe quelque temps chez elle, ils ébauchent une liaison, fument des joints: deux vieux hippies, constate la vieille femme. En dépit de ses poussées délirantes, elle ne manque pas de lucidité. Le regard qu’elle porte sur ses voisins, sur elle-même et sur le monde est parfois acéré, mais souvent obscurci par des crises de larmes.

Gamine malicieuse

Olga Tokarczuk, qui a l’air d’une gamine malicieuse, avec son plumeau de tresses sur la tête, n’en a pas moins derrière elle, à l’orée de la cinquantaine, une œuvre importante qui lui vaut la célébrité dans son pays. Quatre de ses livres ont été publiés en français, deux chez Laffont, et deux chez Noir sur Blanc. Traduit en 2010, Les Pérégrins est son plus grand succès: voyage dans le corps humain, dans son âme aussi (Olga Tokarczuk a une formation de psychologue), c’est un assemblage apparemment aléatoire mais très cohérent de rencontres et de curiosités. Sur les ossements des morts témoigne du même sens de l’observation.

Olga Tokarczuk a longtemps vécu à la campagne. Le tableau qu’elle donne de cette société rurale – ses mesquineries, ses haines recuites, ses marginaux – sonne très juste, même s’il est vu à travers le regard parfois brouillé d’une narratrice assez cinglée. On sent que les personnages secondaires ont été peints sur le motif. La proximité du monde animal est troublante, comme l’inquiétante image en couverture. L’intrigue policière en devient marginale. On soupçonne assez vite le coupable; et surtout, peu importe qu’il soit démasqué. Il est beaucoup plus intéressant de laisser planer le doute sur l’intervention possible des animaux sauvages, sur une éventuelle porosité entre leur monde et le nôtre.

Mais Olga Tokarczuk n’a pas voulu – ou pas osé – tenir l’étrangeté jusqu’au bout. Elle donne toutes les clefs, dans une forme de happy end qui a le mérite au moins d’éviter le jugement moral, et qui se situe clairement du côté des bêtes, «le maillon le plus faible de la chaîne du pouvoir».

Olga Tokarczuk est l’invitée du Livre sur les quais, qui se tient à Morges du 7 au 9 septembre. www.lelivresurlesquais.ch