On retrouve non sans plaisir la pensée de Bernard Stiegler dans ce versant grandissant de la production éditoriale qui transpire un genre de revanche. La Crise, en un sens, leur a donné raison. Economistes, sociologues, penseurs longtemps relégués d’une alternative aux marchés victorieux, cassandres ou joyeux utopistes, tous dépoussièrent leurs thèses et produisent du livre à l’occasion du séisme idéologique que provoque la Crise.

En cela, Bernard Stiegler ne fait pas exception, mais il se distingue. Parce qu’il est philosophe. Et que, de son espèce, ils sont rares au­jourd’hui à embrasser les questions économiques. Du moins le regrette-t-il comme un «état de fait désastreux» dans son récent ouvrage Pour une nouvelle critique de l’économie politique, tiré d’une conférence tenue en début d’année. Un appel qu’il adresse à ses pairs, puisqu’on le trouve au rayon «philosophie» des librairies, mais qui mérite d’être mis entre toutes les mains tant il éclaire les existences «désublimées» – c’est-à-dire privées d’une possibilité d’élévation – des rouages du capitalisme que nous sommes.

C’est ce capitalisme contemporain, de base consumériste, ce «modèle industriel fondé sur l’automobile, le pétrole, l’aménagement du territoire basé sur les réseaux autoroutiers et les réseaux hertziens des industries culturelles» que Bernard Stiegler interprète et invite intelligemment à refonder, à présent qu’il s’est effondré.

Comme l’explique le philosophe, cette crise est celle d’un modèle consumériste et court-termiste, autrement dit pulsionnel, dont l’endettement des ménages a été le moteur. Stiegler, qui relit Marx et Freud dans les pas de Derrida, Foucault et Deleuze, rappelle que les économies modernes ont trouvé dans l’encouragement à la consommation la réponse à la baisse tendancielle des profits, c’est-à-dire à la surproduction.

S’ensuit, entre autres, la démonstration qu’une forme de prolétarisation universelle se traduit désormais par une perte de sens individuel et collectif. La dépression n’est-elle pas le mal du siècle?

Définie comme la privation d’un savoir, la prolétarisation des travailleurs manuels fonde le capitalis­me archaïque tel qu’observé par Marx. Or, explique Stieg­ler, dans sa forme contemporaine, le capitalisme s’appuie sur la puissance informatique des réseaux et parvient désormais à priver toutes les catégories professionnelles et hiérarchiques de toutes les formes de savoir (du savoir orthographique, suppléé par le correcteur automatique, au jugement du banquier, qui s’en réfère à un système expert pour accorder un crédit). D’où cette «bêtise systémique», telle qu’il la définit, qui a notamment conduit les personnes morales et physiques les plus diverses à se laisser plumer par Bernard Madoff.

Parallèlement, c’est le consommateur lui-même, l’autre face économique du travailleur, qui se trouve prolétarisé, privé de savoir-vivre ou de savoir-être, par un modèle consumériste qui réclame la captation de ses désirs vers les objets. Réalisée dans l’omniprésence des industries audiovisuelles, cette vaste entreprise du marketing conduit d’une part à un épuisement des ressources naturelles par la surconsommation, mais d’autre part, et surtout, à une perte d’attention qui est la destruction de l’énergie libidinale elle-même.

Que faire désormais de cette société d’hommes et de femmes prolétarisés, privés de savoirs et de désirs, et dès lors du sentiment même d’exister? Bernard Stiegler, loin d’être le pessimiste qu’il paraît, formule une réponse qui passe par l’outil même du danger: les réseaux informatiques et le potentiel d’intelligence collective qu’ils recèlent. Mais leur usage appelle une véritable politique de la pensée (noopolitique), condition première à un nouvel âge industriel. Plus encore que dans son plaidoyer Pour une nouvelle critique de l’économie politique, Bernard Stiegler présente cet avenir possible dans le cadre de l’association Ars Industrialis qu’il préside, et sous l’égide de laquelle il vient aussi de publier Pour en finir avec la mécroissance. Dans l’onde de choc de la crise, lire ou relire Bernard Stiegler, c’est goûter une pensée complexe dont la qualité épatante est d’avoir à la fois des racines et de l’élan.