Assise au premier rang, elle porte de grosses lunettes noires qui dissimulent une nuit blanche. Son regard encore brumeux rate les trois quarts du spectacle. Elle, c’est Betty Catroux. En ce 25 janvier 1978, cette jeune femme de 33 ans est venue assister au défilé haute couture de son ami, le couturier Yves Saint Laurent. Jambes interminables écartées à la façon des hommes de l’époque, longue chevelure blonde à frange froissée, une chemise et un pantalon masculin qui soulignent son corps androgyne. A côté d’elle, les comtesses en petite veste à carreaux et chapka en fourrure passent pour des reliques d’un âge passé. Savent-elles seulement qu’est venu le temps d’une nouvelle modernité?

Voilà le genre de scène savoureuse que l’on découvre en parcourant Betty Catroux, Yves Saint Laurent. Féminin singulier. Programmée jusqu’au 11 octobre au Musée Yves Saint Laurent, à Paris, cette exposition célèbre la personnalité et le style non conformiste de la muse du défunt couturier. Considérée comme une icône de mode, Betty Catroux a été photographiée par les plus grands artistes, de Helmut Newton à Irving Penn en passant par Steven Meisel ou Jeanloup Sieff, dont les clichés sont ici présentés. Photographies personnelles et documents inédits témoignent également du lien unique qui unissait Yves Saint Laurent et Betty Catroux, dont le couturier disait qu’elle était son «double féminin».

Inséparables

Au commencement, il y a une étincelle. Celle qui jaillit de la rencontre entre Yves Saint Laurent et Betty Catroux, une nuit de 1967. Se déhanchant sur le dancefloor du New Jimmy’s, un club parisien, cette grande blonde de 1 m 83 tape dans l’œil du couturier. A cette époque «YSL», 31 ans, a déjà sa propre maison de mode et jouit d’une notoriété mondiale. En phase avec une jeunesse éprise de liberté et d’audaces en tout genre, le créateur fait fureur grâce à l’allure moderne qu’il propose aux femmes: cabans, pantalons, marinières ou encore le révolutionnaire smoking pour femme, autant de détournements habiles du vestiaire masculin. Ce soir-là, il voit en Betty Saint l’incarnation vivante de son idéal androgyne. Née au Brésil, bientôt mariée au décorateur mondain François Catroux, la jeune inconnue est alors mannequin chez Chanel. Après ce coup de foudre nocturne, elle deviendra à jamais une incarnation de la femme Saint Laurent. «J’ai toujours été captivée par ce qui est masculin. Toujours porté des jeans, une veste d’homme […]. Je ne me sens ni fille ni garçon, mais davantage en position séductrice habillée en garçon», raconte Betty Catroux dans le magazine Antidote en 2014.

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Plus qu’une esthétique, Yves Saint Laurent et sa nouvelle muse partagent un mode de vie. Ames sensibles et torturées, gamins irresponsables et accros aux paradis artificiels, ils écument ensemble les boîtes de nuit et les cures de désintoxication. Lors de chaque passage à l’hôpital, les deux compères n’ont qu’une seule idée en tête: sortir au plus vite pour mieux recommencer. Ainsi, Betty Catroux ne vivait que pour s’amuser. Femme entretenue par un riche mari, elle n’a jamais travaillé, jamais tenu de grand discours sur l’existence, ni sur la mode d’ailleurs. Un statut qui aurait de quoi hérisser le poil de n’importe quelle femme à l’heure de #MeToo. Ou peut-être pas. En assumant ce qu’elle est et ce qu’elle porte, en se foutant de tout et de tous, «la Catroux» raconte une indépendance qui se passe de justification. Chez Saint Laurent, on ne disserte pas sur la liberté, on la prend.

Allure éternelle

«Elle est Saint Laurent comme elle respire. Son allure, son mystère, son côté subversif, un danger insaisissable, désirable, presque palpable, tout ce qui fait l’aura de cette maison, on en comprend l’ampleur quand on rencontre Betty», témoigne Anthony Vaccarello, l’actuel directeur artistique de Saint Laurent. Dans le cadre de l’exposition, le créateur a sélectionné une cinquantaine de pièces coups de cœur qui soulignent le caractère intemporel de l’allure Catroux, ainsi que son influence sur la mode contemporaine. Toutes sont issues d’une généreuse donation de Betty Catroux à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent.

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«Un voile de mousseline sur les seins, une veste de smoking ouverte sur la peau, des bottes d’amazone, un manteau d’homme qui tombe presque jusqu’au sol, un blouson de cuir. Le sexe, la séduction font aussi partie de la personnalité des femmes. C’était vrai à l’époque de Monsieur Saint Laurent et cela doit encore l’être aujourd’hui. Sinon, à quoi bon parler de féminisme?» développe Anthony Vaccarello. Cela dit, n’espérez pas trouver dans cette exposition une sorte de guide définitif sur «comment être la femme Saint Laurent», prévient le directeur artistique. «Chez Betty, il y a aussi cette part de mystère, cette ambiguïté permanente qui résistent à toute définition. Plus que du chic, pas seulement de la chair. C’est cette ombre pleine de tension et d’inconnu que chacun a au fond de soi et que la mode Saint Laurent propose de révéler et d’assumer. Un risque à prendre.»

Betty Catroux, Yves Saint Laurent. Féminin singulier, exposition jusqu’au 11 octobre 2020. museeyslparis.com