Sculpture

A Bex & Arts, des îles émergent au milieu des arbres

La 12e édition de la triennale Bex & Arts se cristallise autour du thème des «émergences» et fait surgir des îles poétiques dans le parc de Szilassy. D’Aristote à Deleuze, la philosophie nourrit la réflexion des plasticiens sur l’univers et la création

A Bex & Arts, des îles émergent au milieu des arbres

Sculpture La 12e édition de la triennale fait surgir des constellations d’œuvres poétiques dans le parc de Szilassy

D’Aristote à Deleuze, la philosophie nourrit la réflexion des plasticiens sur l’univers et la création

Après avoir exploré, et s’être ­approprié, via les artistes invités, les «territoires» du parc de Szilassy à Bex, dans la précédente édition de Bex & Arts en 2011, les commissaires d’exposition Noémie Enz et Jessica Schupbach suscitent l’émergence – ou les émergences – de nouvelles entités. Des «îles» réparties dans ce magnifique jardin (aujourd’hui propriété de l’Etat de Vaud) qui domine la petite ville, sous le double regard de la dent de Morcles et de la Cime de l’Est. L’idée était de faire éclater l’espace à disposition, de manière à créer des zones, des «parties» qui ré­pondraient au grand tout et le ­représenteraient, dans un jeu de références aux écrivains et philo­sophes, d’Aristote à Bachelard, Foucault ou Gilles Deleuze; 43 œuvres conçues et réalisées in situ par une cinquantaine de plasticiens se prêtent ainsi à ce dialogue entre la singularité et la pluralité, l’originalité et la convergence de vues, ou de visions.

Comme en 2011, la liste des ­participants, tous liés à la Suisse par leur origine, leur lieu de travail ou leur source d’inspiration, a été dans une large mesure renouvelée, l’accent se voyant sans doute moins posé sur la poésie du site, une manière de faire corps avec la nature, dans l’esprit du land art, et davantage sur un discours plus ­intellectuel, une relation plus abstraite avec le pré, les arbres, les grottes, et avec le visiteur. Cette ­relation, dans un bon nombre de pièces, passe par les airs, le vent, le son: résonance de fils de cuivre et murmure de l’eau, chez Rudy De­celière, une résonance à la limite du chœur formé de voix humaines; cloches de moutons qu’Eric Hattan a suspendues à un arbre mort; ­ «canons effaroucheurs», bruyants épouvantails à oiseaux installés par Florian Bach; Album de sou­venirs, également sonore, réalisé par Gilles Aubry et Yves Mettler, manière d’évoquer la mémoire d’un événement, d’une manifestation – Bex & Arts, depuis sa naissance en 1981.

Sonore aussi, sans l’être, l’installation monumentale de Claudia Comte qui traverse littéralement le paysage: HAHAHA réussit la gageure qui est celle de toute écriture, à savoir faire résonner des sons dans la tête même du regardeur, lier forme, sens et sonorité, et toutes les dimensions possibles du mot ou de l’onomatopée, jusqu’à celle de la fantaisie et de l’humour. Autre pièce monumentale, ce Matin d’or fin signé Olivier Es­toppey, familier du site au point d’avoir tissé des liens intimes avec lui. Ici, une manière de queue de paon, ou de nid géant, ou encore de toile d’araignée, se déploie un peu en retrait, face aux montagnes. Sorte de colline affleurant à la surface, motte soulevée par les taupes, volcan au sommet creux – et menant au centre de la terre.

Certaines pièces, éphémères, vivront le temps de l’exposition, et se modifieront cependant, tels Runup de Markus Kummer, mur de fon­dation constitué de terre tassée, qui devrait s’effriter peu à peu, ou La Maison de glace de Romain Crelier, que le climat se chargera de faire fondre. D’autres, espèrent les curatrices, trouveront une seconde vie, via le geste des galeristes, des collectionneurs ou des collectivités, pour lesquels des journées de visite ont été organisées. Bien entendu, le cadre, aménagé en son temps pour offrir des «vues» sur la plaine et sur les cimes et favoriser le regard contemplatif, ne pourra être transposé. A charge pour les œuvres elles-mêmes de l’intégrer. En tout cas, le visiteur n’oubliera pas la situation de Dia (Katia Ritz et Florian Hauswirth), petite structure architecturale comme arrachée au terrain même, qui porte la trace de cet arrachement, ni le rocher d’Olivier Sévère (Mont) comme tombé au milieu du parc, entouré d’un mini-jardin botanique qui invite à porter attention à notre environnement.

Il n’oubliera pas même les plus discrètes interventions de Christian Ratti, fondées sur des empreintes animales, ainsi que les yeux et le sourire que Vidya Gastaldon, en référence à Alice au pays des merveilles, a installés dans les arbres, ou les sculptures décalées de Pierre Vadi, le pseudo-souterrain de Miki Tallone et les petites boules de feutre vibrionnant dans la grange, signées Zimoun. Il se gardera, en tout cas, d’emprunter le toboggan de bois monté par Sandrine Pelletier et Olivier Ducret, qui mène tout droit à une petite mare. Flaque d’eau stagnante, noire et mystérieuse, réceptacle de quels secrets enfouis, noyés…? Bien des formes peuvent «émerger» de l’inconscient.

Emergences. Bex & Arts. Parc de Szilassy, Bex. Tél. 079 588 79 25. 10-19h. Jusqu’au 5 octobre.

Installés dans les arbres, les yeux et le sourire font allusion à « Alice au pays des merveilles »

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