Musique

Beyoncé, un éveil politique

La chanteuse affirme son féminisme et défend la cause afro-américaine dans un nouvel album où s’interrogent l’adultère et les discriminations raciales

23 avril. La chaîne américaine câblée HBO diffuse «Lemonade», un film de 58 minutes signé Beyoncé. Aussitôt et sans prévenir, la chanteuse publie un sixième album studio. En douze titres, «Queen B» y autopsie son mariage et s’insurge contre les injustices dont fait toujours l’objet sa communauté aux Etats-Unis. Coup de maître! Deux mois après avoir célébré l’activisme noir entourée de danseuses paradant poing levé et coiffées de béret à la mi-temps du Super Bowl, l’idole agite à nouveau la toile. Annonçant cette fois et mine de rien, l’avènement d’un «quatrième féminisme». Rien de moins.

«I was served lemons but I made lemonade» («On m’a servi du citron, j’en ai fait de la limonade»). L’expression citée par la grand-mère de Jay-Z, époux de la «Reine de la pop», lors d’une réunion familiale (et résumable à la formule: «Transforme à ton avantage ce que la vie te donne») est le socle sur lequel repose une aventure sonore en douze étapes. Co-signé par Diplo, Jack White ou James Blake, cette œuvre dense surprend d’abord par son mélange thématique.

Œuvre totale

En effet, quand la chanteuse n’y déballe pas ses difficultés conjugales, elle y rend hommage à l’expérience vécue par la femme noire en Amérique. Nourriture pour tabloïd? Caprice ou lubie? On hésite. Jusqu’à découvrir les douze clips tirés de «Lemonade», diffusés sur le Net. Sophistiqués, dérangeants parfois, ces films jouant avec les symboles de l’expérience des Afro-descendants (plantations sudistes, inondation évoquant l’après Katrina, etc.) ou invitant à bord des femmes noires-américaines célèbres (Serena Williams, le top Winnie Harlow, etc.) dévoilent alors le grand projet de Beyoncé: une œuvre totale imaginée comme une déclaration de guerre à tout ce qui soumet ou fait plier. Vraiment?

C’est que la prudence d’abord l’emporte face à cet objet hybride. Est-ce là le fruit déguisé d’une stratégie marketing? Ou le coming out politique d’une idole indignée? Car seize ans après les premiers succès remportés avec les Destiny’s Child, l’interprète de «Run the World (Girls)» s’est affirmée comme l’une des principales régentes du cirque pop. Mais désormais à la tête d’un vaste empire financier (piloté avec Jay-Z et estimé à un milliard de dollars), cette intime des Obama, consacrée «personne la plus influente du monde» par le magazine «Times» en 2014, jure maintenant vouloir mettre son extraordinaire popularité au service de causes nobles: féminisme et «Black Pride». Là, «Lemonade» d’apparaitre comme un programme de campagne.

Lettre à Angela Merkel

Une artiste chantant la condition des femmes afro-américaines et les injustices commises à l’encontre de son peuple. De Nina Simone à Lauryn Hill ou Missy Elliott, cette figure rebelle, parfois tragique, traverse l’histoire de la musique noire aux Etats-Unis. Au tour de Beyoncé de s’inscrire à présent dans cette tradition douloureuse. Sauf que sa voix, à la différence de ses consœurs, porte bien au-delà des seuls cercles pop. En ce qu’elle domine une industrie musicale exsangue à qui elle impose de nouveaux standards de promotion et de diffusion (la plateforme de streaming Tidal dont elle est actionnaire, ou la sortie elle aussi surprise de «Beyoncé» en 2014), la gosse de Houston dicte pleinement le ton à son époque. Pour être capable de truster les médias mainstream tout en dialoguant directement avec les puissants (sa lettre ouverte à Angela Merkel publiée en mars), elle incarne aussi les contradictions d’une ère où la ligne de partage entre pouvoir et spectacle s’est désagrégée. Où l’engagement se construit surtout sur des images, mais si peu de discours.

«Lemonade» peu alors bien la présenter comme ce corps convoquant «toutes les femmes» dans leurs trahisons subies ou leur émancipation déçue, cette œuvre multimédia s’apprécie surtout pour le portrait qu’il offre de Beyoncé. Une ex-potiche RnB qui, en manipulant aujourd’hui les référents culturels, ambitionne de faire demain évoluer la société américaine – contribuant peut-être, un jour, plus tard, à l’édification d’un «quatrième féminisme.» Qui sait…


Beyoncé, «Lemonade». Columbia/Sony Music.

En concert au Letzigrund Stadion, Zürich, jeudi 14 juillet 2016 à 20h.

www.beyonce.com

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