C’est le premier grand rendez-vous d’Attitudes depuis que Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser ont abandonné leur espace d’exposition genevois pour diriger le Centre culturel suisse à Paris. D’Ittingen à Buenos Aires, le duo a toujours imaginé des projets liés à des lieux, à des villes. Jamais sans doute l’expérience n’a été poussée aussi loin qu’à Beyrouth. Sans doute parce que le projet a mûri longtemps et qu’un voyage collectif a été organisé avec les artistes un an avant l’exposition dans deux lieux d’art de cette ville en automne 2011. Chacun a produit une œuvre inspirée par les lieux, parfois en revenant y séjourner à l’été 2011. L’exposition est aujourd’hui reprise à la Villa Bernasconi de Lancy.

Et ce n’est pas un simple copié-collé puisque commissaires et artistes ont œuvré à une rencontre entre les œuvres et la maison lancéenne. Avec succès. Dans l’entrée, ce sont quelques-unes des chaises récupérées dans les rues de Beyrouth par Eric Hattan qui accueille le visiteur. On en retrouvera d’autres dans la villa. Toutes ont un pied prisonnier d’un pot de béton durci, coloré par la terre rouge du Liban.

Même évocation de la terre libanaise dans la pièce de Latifa Echakhch, fragile herbier de glaise inspiré par la légende selon laquelle les coquelicots étaient blancs avant de s’imprégner du sang des poilus de la Première Guerre mondiale. Estefania Peñafiel Loaiza partage le salon avec Latifa Echakhch. Celle-ci a travaillé à Beyrouth à partir des archives du mythique hôtel Carlton conservées par une de ces ONG libanaises qui se soucient de la mémoire face aux destructions/reconstructions forcenées que connaît la ville. Elle a accompagné son projet par la transposition sur de grandes feuilles, avec de la poudre à canon, du poème de Mahmoud Darwish «Une chambre d’hôtel», et relie ainsi la violence économique à celle des armes.

Magritte et «Call of Duty»

Beyrouth, la cicatrisée, Beyrouth l’exotique. Les dessins au crayon et les textes de Marc Bauer résultent d’un travail d’appropriation de la ville. Qu’il en saisisse des détails ou reprenne une carte postale trouvée là-bas d’une toile de Magritte, La jeune fille mangeant les oiseaux (le plaisir), il offre le témoignage puissant d’une relation intime au lieu. Qui se renforce encore mis en regard avec les dessins de scènes de Call of Duty, jeu vidéo très populaire chez les jeunes Libanais, qui a pour décor différentes villes abîmées par la guerre, dont Beyrouth.

Un autre dessinateur a mis sa patte dans l’exposition sans avoir pu se rendre au Liban. Les croquis du Roumain Dan Perjovshi relient ainsi le projet à l’actualité internationale de ces dernières semaines.

Adrien Missika, lui, s’est éloigné de la capitale. Il a filmé avec le grain du Super-8 un incroyable bâtiment construit par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer pour la Foire internationale de Tripoli, au nord du pays. La guerre civile a empêché l’existence de la foire, et ce dôme fantôme est resté avec des gerbes de fers à béton surgissant de ses entrailles. Adrien Missika l’investit par l’intermédiaire d’un personnage, mi-musicien, mi-acrobate dans une belle ambiance rétro-futuriste.

Ambiance hors du temps aussi avec la visite poétique en vidéo de l’ancien observatoire que propose Marcelline Delbecq. Il faut surtout se laisser happer par l’époustouflante boucle filmique de Mark Lewis. L’artiste anglais part d’une minuscule piscine sur une terrasse où une nageuse fait des allers-retours, suit des chemins impossibles parmi les toits de la ville, longe les enseignes des commerces aux typographies datées, comme autant de traces de mémoire.

On repartira de l’exposition avec un guide des bâtiments vides de Beyrouth, signé par Lara Almarcegui et l’on prolongera encore la visite chez soi, devant son ordinateur, avec le projet du seul artiste libanais de l’exposition, Tony Chakar, The Sky over Beirut , riches visites artistiques de deux quartiers de la ville.

The Beirut Experience II, Villa Bernasconi, rte du Grand-Lancy 8, Grand-Lancy (GE), ma-di 14-18h, jusqu’au 10 juin. www.villabernasconi.ch