Librairies du monde (4)

Beyrouth à livre ouvert

Inaugurée fin 2003, la librairie El Bourj, véritable havre de paix, célèbre la culture libanaise, dans une capitale blessée par la guerre et la frénésie immobilière. Par Delphine Minoui

Elle est là, blottie dans la vitrine, entourée d’ouvrages qui se lisent de droite à gauche. Et de gauche à droite. Si fragile et délicate, et pourtant si présente. Une statuette en pierre, datant du Ier ou IIe siècle après J.-C., découverte au moment des fouilles précédant la construction de ce gigantesque cube de verre qui héberge aujourd’hui, au rez-de-chaussée, l’incontournable librairie El Bourj. Tout un symbole. «On l’a surnommée Socrate, à cause de la ressemblance avec le visage du philosophe grec», raconte Michel Choueri, l’actuel directeur de cette enclave littéraire de Beyrouth, un de ces rares et derniers espaces où l’odeur du papier se mêle à celle d’un très lointain passé que ni la guerre civile ni la frénésie immobilière ne sont parvenus à éradiquer.

Pousser la porte translucide d’El Bourj («La tour»), d’apparence aussi «liftée» qu’un nez refait, c’est sonder l’âme de la capitale libanaise. La vraie. L’authentique. Dehors, au cœur du centre-ville en plein boom qui savoure sa paix retrouvée, les belles de Beyrouth se pavanent sur leurs hauts talons, les bras remplis de sacs de marques à la mode. Un concert de klaxons et de grues en action accompagne le défilé incessant des BMW rutilantes. Derrière sa lisse devanture, la petite librairie vit à un autre rythme: celui des pages qui se tournent avec gourmandise, des vendeuses qui prennent le temps de délaisser leurs caisses pour parler de leurs coups de cœur, celui de ces mille et un ouvrages célébrant la mémoire du Pays du Cèdre à la lumière de son actualité.

«C’est un endroit où il fait bon s’arrêter, où, malgré la course à la mondialisation et la rentabilité, notre culture libanaise a encore un sens», relève Hyam Yared, auteure de Sous la tonnelle, un récit aux accents autobiographiques qui évoque, en filigrane, la guerre de 2006 et celle, plus lointaine, qui dura de 1975 à 1990, et dont certains murs de la ville continuent à porter l’empreinte. Amie fidèle de la librairie, cette poétesse et romancière de 35 ans y a dédicacé la plupart de ses livres. Parce qu’à El Bourj, elle se sent, aussi, un peu chez elle. Située en territoire «neutre», sur l’ancienne ligne de démarcation, à mi-chemin entre l’Est chrétien et l’Ouest à majorité musulmane, la petite librairie incarne, à sa façon, l’idéal d’un Liban pluriel, loin des carcans dans lesquels continuent à s’enfermer certaines communautés. Un Liban où, comme beaucoup de ses compatriotes, Hyam Yared a baigné depuis sa tendre enfance dans deux cultures qu’elle ne saurait dissocier: l’arabe et la francophone – qui remonte, chez les élites, à l’époque de Napoléon III, bien avant le mandat français (1920-1944).

Comme elle, de nombreux auteurs libanais continuent à écrire en français, toujours enseigné comme seconde langue dans les écoles. Et à trouver leur place dans les rayons d’El Bourj, à l’inverse d’autres librairies principalement arabophones. «Nous sommes fiers d’être multilingues. Ici, on trouve des ouvrages en arabe, en français, en anglais, et même en arménien!» précise Michel Choueri, qui prend aussi le risque de promouvoir de jeunes talents encore méconnus. A l’entrée, sur la première table qui accueille le visiteur, leurs livres y sont disposés au même niveau que les best-sellers.

El Bourj, c’est avant tout l’histoire d’une passion, celle de sa présidente et fondatrice, Chadia Tunéi, pour l’écriture. «Adolescente, je nourrissais deux rêves: ouvrir un magasin de fleurs ou une librairie», confie-t-elle. Son premier mari, Nicolas Nini, médecin à Tripoli, l’encourage dans cette deuxième voie. Mais sa mort, en 1984, dans un accident tragique, ajourne le projet. Puis, hasard de la vie, sa route croise, des années plus tard, celle du célèbre politicien, diplomate et journaliste Ghassan Tuéni, qui deviendra son second époux. Il se remet à peine, lui aussi, de la perte de sa femme, la poétesse Nadia Tuéni. «Ghassan est un amoureux des livres. A la maison, les fauteuils sont remplis d’ouvrages», raconte Chadia. Quand, au début des années 2000, les locaux du journal An Nahar, qu’il dirige, sont délocalisés dans un bâtiment flambant neuf, construit entre la mer et le fameux centre-ville reconstruit sur les ruines de la guerre, Ghassan lui propose d’ouvrir sa librairie au même endroit. Chadia saute sur l’occasion. «J’ai tout de suite aimé ce lieu», raconte-t-elle. «Car derrière sa façade aseptisée, c’est l’identité de la capitale libanaise qui résiste.» Soudain, les souvenirs de l’âge d’or de Beyrouth, antérieur à la guerre civile, reviennent au galop. «Ici, c’était le quartier commerçant du souk wi’yeh. On y vendait des tissus au poids», poursuit-elle. Aujourd’hui, les fondations d’El Bourj occupent celles d’un ancien hôtel, le Régent. Le jour de l’inauguration de la librairie, le 12 décembre 2003, son propriétaire était présent. «Il est venu nous voir en nous disant: vous êtes exactement en dessous de ma chambre à coucher», se remémore Chadia Tuéni.

Triste hasard du destin, l’anniversaire de la librairie coïncide avec l’attentat, jour pour jour et deux ans plus tard, contre ­Gibran Tuéni, le fils de Ghassan, connu pour ses positions anti-syriennes. La preuve qu’au Pays du Cèdre, culture et politique sont difficilement dissociables. Depuis, de nombreuses discordes ont opposé les différents clans du Pays du Cèdre, souvent prisonnier d’enjeux stratégiques régionaux. Avec la signature des accords de paix de Doha, en mai 2008, Beyrouth savoure toutefois une nouvelle période de trêve. Comme si, dans le fond, le Liban était toujours condamné à renaître de ses cendres.

Si la proximité d’El Bourj avec la famille Tuéni est évidente, son équipe a toujours mis un point d’honneur à ne s’identifier à aucun parti. «Notre force, c’est d’aller au-delà des a priori, de susciter les échanges», insiste ­Michel Choueri. Dernier exemple en date, la librairie a récemment accueilli un débat-dédicace autour d’un nouvel ouvrage sur le Hezbollah, le Parti de Dieu chiite, réputé pro-syrien et iranien. Et contrairement à certaines idées reçues, la censure qui sévit au Liban – relative, certes, par rapport à l’Egypte ou à l’Arabie saoudite – ne vient pas que des leaders musulmans. «En 2004, c’est sur décision des autorités chrétiennes que nous avons dû retirer de nos rayons le livre Da Vinci Code, de Dan Brown», se rappelle Michel Choueri.

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