Reportage

Biarritz, capitale de la glisse et vivier de culture

Berceau du surf en Europe, la station basque connaît une formidable renaissance culturelle, tâchant d’oublier l’annulation de son festival pop et la tenue du G7 cet été. Mais «lorsque le président Macron m’a proposé d’accueillir cet événement, j’ai accepté, comme l’aurait fait n’importe quel responsable politique n’importe où», témoigne le maire de la ville

Vagues, sable, basses et chic bobo: c’est ce que promet Biarritz à qui s’y rend aux beaux jours. Cet été pourtant, cette avance ne sera que partiellement tenue. En effet, si la «reine des plages» vaudra bien pour les beautés de son littoral, la deuxième édition de son festival branché passe à l’as, quand la réunion du «Groupe des sept» organisée là du 24 au 26 août fait craindre heurts et barricades. Pas grave. Entre lieux originaux, initiatives locales et surf: la cité basque prévient son vieillissement.

Lorsqu’on vient passer quelques jours ici au printemps, c’est du festival Biarritz en été qu’on désire parler. Sa deuxième édition programmée en juillet après un galop d’essai en 2018, l’événement confié à l’organisateur de concerts Super! (responsable du Pitchfork Music Festival Paris) apparaissait alléchant. Bien sûr, il y avait bien cette affiche convenue alignant des artistes qu’on voit partout ces mois (de Roméo Elvis à Nekfeu), mais son ambition enchantait. Soit, ancrer enfin sur la côte un rendez-vous musical d’ampleur. Curieusement, si des projets similaires avaient été lancés au cours des dernières années, aucun n’était parvenu à durer: à l’image du regretté Rip Curl Music Festival organisé sur la plage d’Ilbarritz ou du bourrin BIG. Montée au stade d’Aguiléra par Sébastien Farran, ex-manager de NTM, l’affaire sombrait en 2016 après huit éditions, un million d’euros de déficit et une colère du maire Michel Veunac, en poste depuis 2014.

L’édile biarrot, justement, on l’interrogeait quelques jours avant que Biarritz en été ne soit enterré «pour raisons financières» par ses promoteurs. Et à quoi rêvait-il alors? A «la création d’un rendez-vous estival dynamique appelé à se renforcer au fil des ans, et capable de rivaliser avec d’autres événements comparables en France». Las, billets peinant à s’arracher, problèmes de sponsoring sans solution, Super! jetait l’éponge deux mois avant le début de la saison, précipitant quelques questions. De quoi ce crash est-il le nom? Et d’où vient la difficulté d’implanter un festival sur Biarritz à l’été quand des exemples montrent ailleurs dans l’Hexagone, de la Route du Rock (Saint-Malo) à Cabourg Mon Amour, qu’une formule mêlant plage et décibels peut être pérenne?

Vagues et farniente

«En quinze ans, on est passé d’un territoire où il n’y avait presque rien à presque trop d’offres aujourd’hui à certains moments de l’année», constate François Maton, directeur artistique de l’Atabal, formidable lieu consacré aux musiques actuelles implanté près de la gare de Biarritz, à proximité d’un skatepark indoor et de la Halle d’Iraty que visitait Iggy Pop en 2010. Au programme, ces derniers mois, de cet espace de 700 places connaissant aussi une école de musique, tant Lomepal que Neurosis. «Biarritz et ses environs n’ont désormais plus rien à envier à Bordeaux. Des artistes comme Low ou Courtney Barnett choisissent maintenant de jouer ici autant qu’ailleurs en Aquitaine. De plus, tous les week-ends il se passe des choses dans la région grâce aux initiatives de plusieurs collectifs: Musique d’Apéritif et Standart à Biarritz notamment, ou La Souche Rock et Le Magnéto à Bayonne.»

Point commun de ces plateformes? Elles sont fermement ancrées dans le tissu associatif local et contribuent à «susciter le goût de la découverte dans une région où la musique reste fondamentale», selon JD Beauvallet, ex-rédacteur en chef musique de l’hebdomadaire Les Inrockuptibles. Mais alors: forte de ces atouts, pourquoi Biarritz ne connaît-elle toujours pas d’événement rassembleur et fiable? Pourquoi, alors que le «BAB» (l’agglomération Biarritz-Anglet-Bayonne) a accompagné la naissance du vaisseau métal culte Gojira, celle du groupe pop La Femme ou du duo house Synapson, cet endroit reste-t-il incapable de s’inscrire sur la carte des raouts pop qui comptent dans l’Hexagone? «Peut-être parce que générer un vrai projet pour le connecter à un territoire au caractère si affirmé, c’est plus compliqué que de simplement trouver des financements permettant de monter un événement. Aussi, parce que dès juin, il y a la concurrence indirecte que font peser les événements Garorock (Marmande), Bilbao BBK Live, ou encore les férias ou les Fêtes de Bayonne qui gardent une grande importance.» Enfin, bien sûr, il y a les vagues et le farniente, arguments premiers de ce bout de Sud-Ouest français.

Hôtel napoléonien

«En été, l’attrait des plages, la saturation du parc hôtelier, les problèmes d’accès et le manque de structures adaptées rendent plus complexe encore l’invention d’un rendez-vous comme droit sorti du chapeau», remarque Stéphane Laxtague, président du conseil consultatif de Surfrider Foundation Europe, ONG référence dans le combat pour la protection de l’océan, à l’origine du festival bordelais Climax. Cette somme de contraintes posées, on ose alors une hypothèse: et si la déconvenue cruelle vécue par Biarritz en été était en réalité une aubaine? Son centre congestionné durant la saison, ses rues embouteillées, sa Grande plage saturée, Biarritz dont la population bondit en été (de 25 000 à 40 000 habitants) a-t-elle vraiment nécessité à créer «un rendez-vous pop de plus en France quand ses atouts naturels et créatifs sont infiniment plus séduisants», selon Stéphane Latxague? En ce littoral autrefois prisé par les têtes couronnées où Napoléon III fit bâtir la villa Eugénie (actuel Hôtel du Palais), c’est d’ailleurs déjà par les arts qu’une mue s’est même opérée il y a une vingtaine d’années. «Autrefois, la mairie gérait les cimetières et la culture, rappelle Alain Fourgeaux, chargé de mission. Mais c’est en pariant sur la créativité qu’elle a fait pleinement renaître la ville.»

«Le surf, c’est l’ADN de Biarritz. C’est à la fois une culture et une passion puissante pour la ville.»

Résumons: au début des années 1990, la station est une «ville de vieux» où si peu a lieu. A l’été, on compte bien quelques concerts à Aguiléra, mais les fans de pop ou de cinéma doivent pousser jusqu’à Bordeaux pour être satisfaits. Puis les choses changent à l’arrivée du maire «bâtisseur» Didier Borotra (1991-2014). «Sous son impulsion, explique Jocelyne Castaignede, adjointe au maire, chargée de la Culture et du Patrimoine, Biarritz devient un lieu de congrès et de festivals internationaux consacrés au documentaire (Fipadoc), au cinéma latino-américain (Festival de Biarritz Amérique latine) ou à la danse (Le Temps d’aimer).» Le chorégraphe Thierry Malandain installe son ballet Gare du Midi, Frédéric Beigbeder se croise le soir vers les Halles, Antoine de Caunes ou Philippe Djian traînent dans le coin aussi et, sans que l’on sache vraiment comment, l’endormie devient peu à peu cool, accueillant du quartier Saint-Charles au Port Vieux des citadins branchés et surtout ses surfeurs étoilés (Tom Curren, etc.) à qui le «parc à thème ludo-scientifique» la Cité de l’Océan est à l’origine dédié.

Californie d’Europe

«Le surf, c’est indiscutablement l’ADN de Biarritz, affirme Stéphane Latxague. C’est à la fois une culture et une passion puissante pour la ville. En elle, convergent à la fois l’appétence que possède la côte pour la pop, pour le patrimoine basque et pour la protection de l’environnement.» Baladez-vous dans le centre hors saison touristique à l’heure du déjeuner ou bien à la sortie des bureaux et vous verrez à coup sûr des surfeurs, jeunes et vieux, combinaison néoprène sur le dos et planche sous le bras, se diriger vers les sables du Miramar ou de la Côte des basques. Mondialement réputée pour la qualité de ses rouleaux, Biarritz a fondé son aura internationale sur la glisse. A ce point que les principales majors du surfwear (Rip Curl, Quicksilver, etc.) tiennent leurs bureaux européens dans ses environs, de Saint-Jean-de-Luz à Hossegor, quand la mairie connaît depuis 2014 un «conseiller surf» – une première en France. En mai et juin derniers, deux ans après la tenue ici des championnats du monde ISA (International Surf Association), les mondiaux de longboard s’y sont déroulés. En 2024, ce sera peut-être les épreuves de surf des Jeux olympiques de Paris 2024, Biarritz ayant associé sa candidature à celles d’Hossegor, Capbreton et Seignosse, spots landais avec lesquels elle fonde sur 30 kilomètres de littoral une «petite Californie européenne». Il y a soixante ans, l’histoire du surf en Europe y débutait.

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Eté 1956. Flanqué du scénariste Peter Viertel, le producteur américain Richard D. Zanuck tournait sur la Côte basque Et le soleil se lève aussi, adaptation d’un roman d’Hemingway. Subjugué par les vagues qu’il y découvrait, ce surfeur amateur cherchait un long board en ville. Mais impossible d’en dénicher. Et pour cause: dans ce bout du monde, le surf était encore étranger. Il fit alors venir sa planche de Californie, mais avant qu’elle lui parvienne il fut contraint de rentrer aux Etats-Unis. Viertel réceptionna l’objet, l’essaya, l’abîma et le donna à réparer à un fabricant de plan de travail, avant qu’un ébéniste local en réalise deux copies. L’année suivante, le scénariste retourna à Biarritz, trois boards dans ses bagages, cette fois. L’une fut confiée au premier champion de France de surf en 1960, Joël de Rosnay. Ici, il demeure une légende. Tout comme Jo Moraiz, Pierre Laharrague ou Henri Etchepare. Des pionniers auxquels Biarritz doit beaucoup de sa renommée mondiale, comme de son identité. Alors un festival pop de plus ou de moins, pour ce que ça vaut à côté…


Des fumigènes sur les vagues

Centre bouclé et surenchère sécuritaire quand, aux frontières de la ville, contenus par un solide dispositif policier, des groupes protestataires sont attendus par centaines. Ce week-end, sa saison touristique pas même achevée, Biarritz reçoit le G7 2019. Drôle d’idée.

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«Lorsque le président Macron m’a proposé d’accueillir cet événement, déclare Michel Veunac, maire de Biarritz, j’ai accepté, comme l’aurait fait n’importe quel responsable politique n’importe où.» A l’Hôtel de Ville, on le répète: convier ici le «Groupe des sept» durant trois jours alors que la saison touristique n’est pas bouclée et que la rentrée scolaire n’a pas commencé, bref que la cité basque vit encore au rythme des plages où ses estivants se prélassent, est une «chance formidable». «Le G7 est le plus grand événement diplomatique de la planète, poursuit l’élu biarrot. Durant ce sommet, les projecteurs des médias seront braqués sur notre littoral.» Mais pourquoi à Biarritz? «Parce qu’il n’y a que six villes en France agréées par le Quai d’Orsay afin d’accueillir des rendez-vous politiques de ce niveau, explique Alain Fourgeaux, chargé de mission auprès de la mairie. Ce sont des lieux qu’on peut facilement sécuriser, qui ont une capacité hôtelière suffisante pour absorber plusieurs milliers de personnes et à qui on peut offrir suffisamment d’espaces de travail.»

Zone rouge

En 1994, Biarritz avait déjà reçu le sommet franco-africain, puis en 2000 celui des chefs d’Etat européens préparatoire au sommet de Nice. Cette fois, succédant à La Malbaie (Québec), elle devient le théâtre des discussions des «sept grandes puissances avancées du monde». Afin que les rencontres aillent bon train, on a instauré depuis le quartier du Phare jusqu’au Port Vieux une «zone rouge» accessible sur «passe nominatif», comme l’explique Michel Veunac. «Nous travaillons à minimiser les impacts négatifs du G7 sur le quotidien des Biarrots, dit-il, et à rendre plus important le profit qu’il nous amènera par la suite en termes de tourisme d’affaires et d’organisation de conventions ou de congrès.» En ville, pourtant, on redoute des incidents. Mobilisés, le groupe anti-G7 ayant promis la création d’un «village des alternatives» non loin, tandis que des rassemblements «anticapitalistes» sont programmés à Anglet, à Bayonne et à Biarritz «contre l’interdiction de manifester». Peut-être jouera-t-on durant les défilés des chansons des groupes clés du mouvement «Rock radical basque»: Hertzainak ou bien Kortatu, formation fondée après un concert de The Clash en 1981 à Saint-Sébastien. Dans ce bastion de l’indépendantisme euskarien, les punks anglais étaient venus défendre l’album Sandinista!

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