Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
La presse de Gutenberg du Musée de la Réforme.
© Vanessa Lam

Collection «Le Temps»

La Bible au regard de l’art contemporain

Mai-Thu Perret, Vidya Gastaldon, John Armleder et Marc Bauer, quatre artistes genevois à la reconnaissance internationale, ont accepté le défi lancé par le Musée international de la Réforme. Ils sont réalisés des œuvres pour une impression contemporaine de la Bible. «Le Temps» en a choisi quatre pour ses lecteurs

Quand un éditeur reprend les rênes d’un musée, rien d’étonnant à ce qu’il place l’imprimerie au centre de sa première exposition. C’est exactement ce qu’a fait Gabriel de Montmollin, longtemps directeur des Editions Labor et Fides, désormais directeur du Musée international de la Réforme (MIR). Il faut dire que l’occasion était belle puisque la révolution technologique portée par l’invention de Gutenberg a formidablement porté la pensée des Réformateurs et notamment les 95 thèses de Luther dont on célèbre cette année les 500 ans. Print raconte cette histoire, mais surtout elle l’incarne, dans le bois d’une presse fabriquée sur le modèle de celle de Gutenberg, et dans la chair des visiteurs qui peuvent actionner cette superbe machine pour imprimer quelques pages de la Bible.

Print mêle aussi l’art à l’histoire. Il faut dire que Gabriel de Montmollin a invité Juri Steiner à être le commissaire artistique de cette exposition. Soit celui qui dirigea le Centre Paul Klee à Berne, s’occupa de l’anniversaire de Dada l’an dernier à Zurich et qui prépare celui des soulèvements de 1968, celui qui planche aussi sur une Expo nationale des villes en 2027, fort de son expérience dans Expo.02. Juri Steiner racontait, il y a quelques jours au MIR, comment au pari déjà un peu fou de Gabriel de Montmollin d’imprimer une bible sur une machine de Gutenberg reconstituée, il avait ajouté celui de la faire illustrer par des artistes contemporains. Puisque les éditions du XVIe siècle, dont l’exposition raconte les succès, étaient souvent riches de gravures, il était juste de se demander de quelle manière des artistes pouvaient intervenir dans une édition du XXIe siècle.

A lire: A Genève, la rencontre de Luther et Gutenberg

Bousculer les présupposés

Par les miracles – si l’on peut employer ce mot dans un article sur le Bible – des rencontres ferroviaires, Le Temps a eu vent très en amont de ce projet. Et l’envie a aussitôt germé d'impliquer les lecteurs. Pourquoi ne pas faire entrer dans la collection d’art contemporain qui leur est proposée depuis cinq ans des œuvres conçues dans le cadre de l’exposition? Voilà qui est fait aujourd’hui grâce au bon accueil que le MIR a réservé à notre proposition.

Nous étions d’autant plus enthousiastes que les artistes choisis pourraient tout aussi bien figurer dans cette collection selon nos propres critères. L’un d’eux y figure même déjà. John Armleder a en effet conçu Corail, une sérigraphie magnifiquement bariolée, pour la cinquième pièce de la collection. Il revient aujourd’hui en belle compagnie pour la quatorzième étape, avec Mai-Thu Perret, Vidya Gastaldon et Marc Bauer. Les quatre artistes ont été choisis en consultation avec Véronique Bacchetta, directrice du Centre d’édition contemporaine, et Lionel Bovier, directeur du Mamco.

Depuis la naissance du groupe Ecart dans les années 1970, dont les archives sont justement présentées au Mamco, on ne présente plus John Armleder. Ses peintures abstraites, ses dessins, ses installations, tout concourt à déstabiliser nos systèmes de pensée, à bousculer nos présupposés sur l’art, mais sans jamais chercher à les remplacer par d’autres hiérarchies. Mai-Thu Perret développe aussi, depuis les années 1990, un art protéiforme, de la vidéo à la céramique, d’où émergent des utopies, d’intrigantes fusions entre artisanat et science-fiction.

Troubler le regard

L’univers psychédélique de Vidya Gastaldon essaime dans des peintures, des dessins, des collages, des installations aussi, aux apparences naïves et colorées. S’y déploient des organismes dont on ne peut concevoir les dimensions, des visions hallucinées, ou du moins qui semblent appartenir à d’autres états de conscience. Marc Bauer est plus sombre, et pas seulement parce qu’il dessine essentiellement en noir et blanc. Il sait troubler le regard, et l’esprit, avec les douleurs du passé et les malaises du présent. Il sait aussi, plus simplement, rendre l’âme, la subtile vie d’un détail du quotidien.

Les quatre artistes vivent ou ont vécu à Genève, Marc Bauer étant installé à Berlin. S’ils sont à l’œuvre depuis des mois déjà, c’est cette semaine qu’ont eu lieu les premiers essais d’impression et nous y avons assisté, profitant de l’instant pour évoquer avec Mai-Thu Perret, Vidya Gastaldon et John Armleder cette expérience hors du commun, ce qu’ils ont aussi fait lors d’une soirée publique au musée avec Gabriel de Montmollin et Juri Steiner.

Habituée à jouer avec ces tensions dans son travail, Mai-Thu Perret met en évidence les anachronismes du processus. Si elles sont imprimées sur l’ancêtre des presses, une merveille de menuiserie, leurs illustrations ont d’abord été transférées sur des plaques en nyloprint grâce à un travail de numérisation propre au XXIe siècle. En quelque sorte, ce raccourci temporel est un clin d’œil au dialogue que les artistes contemporains sont censés établir avec ceux du XVIe siècle. Sauf qu’en cette période lointaine, les Cranach, Holbein et autres Bernard Salomon composaient des illustrations qui devaient avoir des vertus pédagogiques. Il s’agissait de faire passer le message biblique. «A ce travail de commande nous avons substitué une invitation heureusement beaucoup plus libre aux artistes», souligne Gabriel de Montmollin.

St Michel et le dragon

C’est ainsi que le terme d’illustrateurs ne leur convient guère, même pour Vidya Gastaldon qui s’est le plus rapprochée des scènes bibliques. «J’ai compulsé énormément d’ouvrages, y compris des catéchismes, avant de me lancer et de choisir une qu’on peut dire candide et rapprocher de celle de Raoul Dufy.» Mais cette candeur est détrompée par le système d’impression qu’elle a mis en place. Le dessin est imprimé en bleu, puis la plaque est nettoyée et imprégnée de rouge pour une seconde impression très légèrement décalée, ce qui donne l’impression d’une 3D artisanale. Sauf qu’il n’y a pas besoin de chercher des lunettes appropriées, il s’agit simplement avec ce jeu sur le regard d’évoquer tout ce qui sous-tend les notions de foi, de croyance, de vision.

Parmi le large choix d’épisodes qu’elle a choisi de représenter, nous avons opté pour un saint Michel terrassant le démon, pour ses belles qualités de mouvement, parce que l’évidence de l’image permettait aussi de prendre d’autres dimensions que purement bibliques. Vidya Gastaldon, née à Besançon dans une tradition protestante, a ensuite grandi auprès de parents adeptes d’autres spiritualités, notamment de l’hindouisme. Une ouverture qui influence sans doute les aspects à la fois fantastiques et très organiques de son art.

Paroisse communiste

Mai-Thu Perret a, quant à elle, largement pris ses distances avec l’idée d’illustrer les textes bibliques puisqu’elle a réalisé une série de dessins abstraits dans la continuité de son travail. «Mais je ne voulais pas non plus qu’ils n’aient rien à voir, précise-t-elle. Dans mon esprit, ce sont des images qui fonctionnent bien avec les textes évoquant notamment la Genèse, ou même l’Annonciation». Ses ronds, pleins ou vides, ces élans géométriques correspondent en effet à des visions tant galactiques que microscopiques de l’univers et de la vie. A l’impression, des effets de trames en rendent les subtilités de couleur.

Lire aussi: «Le Musée de la Réforme n’a pas d’équivalent dans le monde»

La distance abstraite est encore plus grande avec John Armleder dont l’intervention s’est matérialisée dans une série de gros tampons ronds qui vont ponctuer aléatoirement les pages imprimées, sans masquer le texte. Il évoque avec humour son éducation catholique, mais dans une paroisse où l’on flirtait avec le communisme et où l’on faisait descendre les enfants dans la rue avec des banderoles. A bientôt 70 ans, c’est un peu une manière de boucler la boucle. Ses pois dorés lui permettent de ne pas s’accrocher à telle ou telle histoire de ce «compendium d’anecdotes» qu’est la Bible. «En rajouter ne me semblait pas nécessaire», résume-t-il en rappelant que le Livre a tout à la fois des fonctions liées à la mémoire, à l’imaginaire et à la diffusion des idées, cette dernière étant éminemment politique.

Impression et diffusion

Marc Bauer n’était pas présent à ces rencontres, finalisant une série d’ateliers sur le genre et la masculinité avec des jeunes des quartiers de Peckham lors d’une présentation à Frieze, la foire d’art londonienne. Au téléphone, il nous a dit que l’invitation du MIR lui avait paru doublement intéressante par son sujet biblique et ses liens avec l’histoire de l’impression et de la diffusion. Sa lecture de la Bible est surtout liée à une volonté de mieux comprendre l’immense part de l’histoire de l’art qui lui est attachée, il a en quelque sorte fait le chemin inverse avec le travail développé ici.

C’est dans notre monde contemporain qu’il est allé chercher ses sujets, sans doute pas en toute innocence, mais en tout cas sans chercher à illustrer le Livre. A la manière de cette boîte de clous et de ses outils qui se trouvaient simplement dans son atelier. Et qu’on retrouve sous forme d’un grand dessin mural à la craie sur un des murs sombres de l’exposition Print. Ils évoquent bien sûr la crucifixion, comme les instruments de torture ou de séances sadomaso contemporains, pris par cette force référentielle qu’est la Bible, nourrie par des millénaires de diffusion, évoquent aussi la Passion et les martyrs de l’Eglise. Même cette plante épineuse, appartenant sans doute à un heureux jardin du XXIe siècle, se voit soudain accusée d’avoir ceint le front de Jésus.

C’est cette image, si troublante que nous avons choisie pour clore la série de tirages proposés aux lecteurs du Temps, qui peuvent ainsi enrichir leur collection de multiples avec quatre propositions d’un seul coup. Les quatre œuvres présentent ainsi une diversité qui témoigne de la grandeur de l’enjeu, «illustrer» la Bible aujourd’hui. Tirées chacune à 60 exemplaires sur la presse de Gutenberg au MIR, sur papier Daunendruck 120 g (35.3 x 23 cm), elles sont vendues ensemble. Chaque feuille est signée et numérotée.

La série de quatre œuvres peut-être commandée sur www.letemps.ch/art


«Print»,Musée de la Réforme, Genève, jusqu’au 31 octobre.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps