Lydie Salvayre. Portrait de l'écrivain en animal domestique. Seuil, 238 p.

Mais qu'allait-elle faire dans cette galère? Pourquoi donc a-t-elle accepté de devenir la biographe de Tobold, le roi du hamburger: pour l'argent, par goût du luxe, ou alors par curiosité pour le monde inconnu du grand capital, pour stimuler son imagination, ouvrir à l'inconnu son esprit et ses sens? Fera-t-elle fortune ou court-elle à sa perte? Lorsqu'on se met au service d'autrui, jusqu'où peut-on, sans se renier, se compromettre? Telles sont les questions, très anciennes mais aussi d'une brûlante actualité dans le contexte politique français, posées par Lydie Salvayre dans son nouveau roman, Portrait de l'écrivain en animal domestique (cf. l'extrait paru dans le SC du 7.7.2007). Elle les examine avec la malice exubérante, l'irrévérence baroque et le sens de la dérision qu'on lui connaît depuis Les Belles Ames, Passage à l'ennemie ou La Méthode Mila (tous parus au Seuil).

Tel un chien tenu en laisse, la narratrice ronge très vite son frein, constamment occupée à noter les faits, les gestes et les paroles de «l'homme le plus puissant de la planète», ainsi que se désigne lui-même celui dont elle est devenue l'ombre, depuis son engagement en septembre 2005. Non content d'ouvrir un nouveau fast-food toutes les deux heures dans le monde et d'être implanté dans plus de cent vingt pays, le PDG de la firme King Size entend qu'aucun secteur clé ne lui échappe, il veut vendre de tout, des frites et de l'esprit, déclarant en un alexandrin bien frappé (qui n'est pas le seul du livre): «Je veux que l'esprit souffle et que la frite gave.»

La dimension spirituelle revendiquée par ce champion de la mondialisation explique les références (évidemment ironiques) au langage religieux du roman: car ce n'est rien de moins qu'un nouvel Evangile qu'est chargée d'écrire celle qui n'est pourtant aucunement une disciple du libre marché. D'où vient dès lors sa fascination pour cet homme à la violence froide, qui lui dit «mon petit» ou «ma chère enfant» et lui rappelle, précisément, son père? Faire le portrait de quelqu'un, c'est peut-être aussi faire son autoportrait. Sans s'épargner non plus, Lydie Salvayre interroge une nouvelle fois son rapport à l'autorité, en évoquant les deux lieux qui comptent le plus pour elle: Auterive (à 8 km de Cintegabelle, en Haute-Garonne), du côté de son père maçon, communiste et lanceur de gifles; et Fatarella en Catalogne, maison natale cernée d'oliviers de sa mère, anarchiste et douce.

C'est à cette dernière que ressemble Cindy, la femme du tyrannique Tobold, seule à le connaître vraiment, à supporter ses excès (verbaux, sexuels et alcooliques) et à apaiser ses angoisses nocturnes d'insomniaque, parce qu'elle est aussi la seule au monde à l'aimer d'amour pur, sans contrepartie. La narratrice, elle, le craint tout en l'admirant pour son énergie, elle tait sa révolte pour ne pas encourir son mépris, pratique l'esquive et le mutisme pour déguiser le bouillonnement de son sang: «C'était à ma portée. C'était même ce que je savais le mieux faire. Me taire.» De cette tare originelle, il lui arrive pourtant de penser (comme la romancière) qu'elle est au principe de son désir d'écrire.

Cette dernière tient sa revanche, à en juger par la rhétorique luxuriante déployée pour dénoncer les procédés vicieux auxquels recourt Tobold afin de se débarrasser de ses adversaires, ses manières de rustre et sa vulgarité, sa mégalomanie finalement reconvertie dans le charity business. Logique, puisque la geste toboldienne remonte à la lecture d'une petite Bible: c'est en prenant modèle «sur le premier entrepreneur planétaire et le premier publiciste planétaire dénommé Jésus-Christ» que le futur manager décida de s'en tenir à un food concept basique, qu'il fit prospérer en éliminant tout ce qui était éliminable.

Pour dire ce moins du réel, la romancière recourt avec sa maestria habituelle au plus du langage, imparfaits du subjonctif et vocables recherchés, qu'elle mêle aux anglicismes, mots triviaux et termes galvaudés de la com: effet décapant garanti.