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L’auteure suisse d’origine albanaise Bessa Myftiu.
© Fadil Berisha

Livres

Dans la bibliothèque de Bessa Myftiu

Chaque semaine de l’été, un écrivain choisit trois livres dans sa bibliothèque

Jack London, «Martin Eden»

«Mon père, Mehmet Myftiu, était un écrivain dissident albanais. Son livre L’écrivain avait été interdit par Enver Hodja. Le destin de notre famille a été bouleversé par cet ouvrage, que j’ai lu en cachette à 10 ans. Dans une scène, le héros, l’instituteur du village, fait l’amour avec une prostituée qui refuse de recevoir de l’argent de ce jeune homme, parce qu’il l’a traitée comme une amante. A la place, elle lui demande un livre qui parle d’amour. Il lui tend Martin Eden de Jack London. Je l’ai lu à 12 ans, comme un roman de formation sur la manière de s’auto-éduquer par la lecture. Je l’ai lu aussi comme un questionnement sur la place qui est réservée à ceux qui osent penser. Martin Eden acquiert par les livres une culture encyclopédique pour séduire une jeune fille de la haute société, mais il se situe au-delà des conventions sociales. C’est un ouvrage qui est toujours d’actualité car, aujourd’hui encore, il n’y a pas de place dans la société pour les personnes originales qui osent s’élever vraiment.

Fiodor Dostoïevski, «L’idiot»

Lire Dostoïevski, Kafka ou Nietzsche était interdit en Albanie. Une fois en Suisse, dès que j’ai maîtrisé suffisamment le français, j’ai lu L’idiot, qui m’a bouleversée. J’ai été fascinée par cet homme «entièrement beau», incapable d’agir dans le monde… Et par cette phrase qui fait rire ceux qui l’entourent: «C’est la beauté qui sauvera le monde.» Peut-être qu’un jour, quand la société aura résolu le problème de la survie, on reconsidérera cette phrase de Dostoïevski. Il m’a beaucoup influencée: j’ai tenté dans ma vie d’ignorer le mal pour qu’il cesse d’exister. Fille d’écrivain en Albanie puis femme exilée en Suisse, je n’avais d’autre moyen pour me défendre. Finalement, les lectures ne servent pas à nous transformer mais à nous aider à devenir ce que l’on est.

Friedrich Nietzsche, «Ainsi parlait Zarathoustra»

J’ai lu Nietzsche juste après Dostoïevski et j’ai écrit une thèse sur ces deux auteurs, publiée sous forme de livre: Nietzsche et Dostoïevski: éducateurs! Pour lire Ainsi parlait Zarathoustra, je recommande la traduction d’Henri Albert, qui a fait un travail de poète. D’autres traductions ont causé beaucoup de tort à l’accessibilité de Nietzsche. Au-delà de la jouissance de l’écriture, Ainsi parlait Zarathoustra m’a guérie de la vanité. Nietzsche n’a pas trouvé d’éditeur pour la quatrième partie de son poème philosophique. Après l’avoir publié à compte d’auteur, il ne trouvait pas de lecteurs désireux de l’acheter, et aucune personne à laquelle il pourrait offrir son œuvre. Dans une lettre, il écrit à sa mère «certains naissent posthumes», et il a eu raison.


Profil

Née à Tirana, en Albanie, Bessa Myftiu est l’auteure de plusieurs romans dont Confessions des lieux disparus (L’Aube). La dame de compagnie (Encre fraîche, 2018) est son dernier livre paru. Elle vit à Genève.


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Dans la bibliothèque de Metin Arditi

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