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Corinne Desarzens.
© Alain Rouèche

Livres

Dans la bibliothèque de Corinne Desarzens

Chaque semaine de l’été, un écrivain choisit trois livres dans sa bilbiothèque

«Les 1001 nuits» (Folio, 1991)

Dans l’édition de Gautier-Languereau de 1957, tachée, disloquée, pelucheuse, un livre en tissu, presque, au papier incroyablement bouffant pour consoler des choses horribles qui arrivent à l’intérieur. On griffe, on fouette, on noie, on enterre vivant. Une flaque plus noire que noire éclabousse les pages 88 et 89: une baleine, un monstre culbutant un navire, cinq marins en perdition, trois qui glissent sur son flanc. Effroi et attirance. Irrésistible décompte, des 40 voleurs aux Dix petits nègres d’Agatha Christie et aux 12 enfants récemment prisonniers de la grotte marine en Thaïlande, leur sauvetage tenant en haleine le monde entier. L’injustice du coup de projecteur braqué ici plutôt que là, la disproportion et l’indifférence, contre la certitude de Shéhérazade: raconter des histoires pour sauver des vies, la sienne avec.

Jean Echenoz, «Je m’en vais» (Minuit, 2000)

Mission très spéciale: récupérer des œuvres d’art dans le Grand Nord. A part dégivrer son freezer à l’aide d’un sèche-cheveux et d’un couteau à pain, Ferrer ne connaît rien du Grand Nord mais sait que pour trouver – et en amour pareil – mieux vaut avoir l’air de ne pas chercher. Incidents avec les chiens de traîneau, cadavre praliné de glace, sphaignes poussant dans les orbites d’un crâne ne nous ramènent que mieux à Paris, à ses 35 000 platanes et ses galeristes en tailleur en aile de ptérodactyle. Ferrer prend juste un verre et il s’en va. Tout comme Echenoz, jamais plus timide ni plus grand, inoculant une potion bizarre, à base de frissons et de silence.

Benjamin Moser, «Pourquoi ce monde (Why This World)», biographie de Clarice Lispector (Des femmes, 2012)

Ukrainienne emmenée miraculeusement, à l’âge de 2 mois, au Brésil par ses parents juifs, Clarice Lispector décédera à 57 ans à Rio, 13 livres plus tard, promue princesse de la langue portugaise. Des débuts à la Sagan. Physiquement à tomber par terre, féline aux yeux en amande, bouche dangereuse, et des doigts, des doigts si longs… Clarice se cache le visage derrière ces doigts-là, sur la version originale de la biographie que lui consacre Benjamin Moser. Extraordinaire reconstitution, la plus saisissante que j’aie jamais pu lire: cœur farouche de cette errante qui a désappris à taxer en bien et en mal, et dont l’œil… on va derrière, on vous invite dedans, là où tremble la gélatine et où se forment les larmes. Ecriture heurtée, à damner ses traducteurs essayant toujours d’ôter les épines au cactus, elle, l’auteur du Mystère du lapin pensant, écrit pour son fils aîné, Pedro. Ah, cette humilité de paysanne derrière ce maintien de reine… Maman, je suis triste. Pourquoi? Parce qu’il fait nuit et que je t’aime.


Profil

Corinne Desarzens est l’auteure de plus de 20 titres, romans, récits et chroniques. En 2017 sont parus trois livres dont Honorée Mademoiselle et Le soutien-gorge noir (L’Aire). Elle vit à Lausanne.


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