Livres

Dans la bibliothèque d'Eric Chevillard

Chaque semaine de l’été, un écrivain choisit trois livres dans sa bibliothèque

H. C. Andersen, «Contes» (Folio)

Les Contes d’Andersen sont tout sauf naïfs et relèvent de la meilleure littérature. Des personnages vaillants en butte à l’injustice et au malheur, qui sont parfois vaincus mais jamais ridicules. Et un style où se marient, comme le sel et le poivre, l’humour et la mélancolie. Je pense à cet enfant en péril qui cherche à se rappeler ses prières et ne retrouve que les tables de multiplication, qu’il récite du coup: ça marchera peut-être. Aujourd’hui, des éditeurs se permettent de retoucher ses textes au prétexte qu’ils heurteraient le «littérairement correct» (Poucette ne semble guère au fait des luttes féministes et continue à rêver bêtement au mariage!), comme s’il s’agissait d’une œuvre sans auteur ni contexte que chacun serait autorisé à remanier avec ses grosses pattes pleines de doigts… Il y a là un abus et une outrecuidance qu’il va falloir châtier!

Witold Gombrowicz, «Bakakaï» (Folio)

Dès ses premières nouvelles, rassemblées dans Bakakaï, Witold Gombrowicz s’en prend à l’artificieuse réalité faite de grimaces, de convenances et de singeries. Il tourne en ridicule ses solennelles mascarades, il jouit des déformations comiques qu’il lui inflige, créant par la force inimitable de son style une œuvre qui la défie ironiquement. Jamais Gombrowicz ne se laisse impressionner par ce qui est, ni amoindrir par ses propres sentiments de honte, d’humiliation ou d’infériorité. Il est dans la contre-offensive permanente. Ses armes sont l’humour, le non-sens et le paradoxe qu’il manie comme un maître japonais le sabre, avec une implacable précision.

Roger Caillois, «Pierres» (Poésie/Gallimard)

«Peut-être n’est-il pas de plus sûrs modèles de la beauté profonde que les formes émergées des grandes acrimonies», écrit Roger Caillois dans Pierres, ce recueil de courtes proses qui est plutôt une riche collection de minéraux si exactement décrits que l’on jurerait que l’agate, le jaspe, l’hématite et même la noire obsidienne sont du pur cristal pour l’œil pénétrant du poète. A moins plutôt qu’il n’en parle si bien pour les connaître de l’intérieur? La beauté enfantée par de grandes acrimonies… n’en serait-il pas en effet des livres comme des pierres? Nés du chaos, du tumulte, de la confusion, de l’ardent magma souterrain, ils imposent pourtant avec insistance eux aussi, telle l’aiguille de quartz, «l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe».


Profil

Eric Chevillard est l’auteur de plus de vingt romans dont Ronce-Rose (Minuit) et Défense de Prosper Brouillon (Noir sur Blanc), parus en 2017. Il tient un blog, L’Autofictif, depuis 2007. De 2011 à 2017, il a été critique littéraire pour le journal Le Monde. Rassemblées sous le titre Feuilleton, ces chroniques paraîtront en recueil, à La Baconnière, le 20 août.

Lire aussi: Eric Chevillard: «La mauvaise foi est aussi sincère que l’aveu»


Episodes précédents

Dans la bibliothèque d'Amélie Plume

Dans la bibliothèque de Corinne Desarzens

Dans la bibliothèque de Bessa Myftiu

Dans la bibliothèque de Metin Arditi 

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