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Bice Curiger: «Les technocrates qui dirigent les journaux se fichent de la culture!»

Le dernier numéro du magazine Parkett paraîtra cet été, après 33 années de bons et loyaux services rendus à l’art. Sa coéditrice Bice Curiger explique cette décision

Dans une lettre adressée aux lecteurs et publiée sur le site internet de Parkett, les coéditeurs du magazine – Bice Curiger, Jacqueline Burckhardt et Dieter von Graffenried – ont annoncé, fin février, qu’ils mettraient fin à l’impression de la publication après la parution d’un ultime numéro 100 cet été. Fondée en 1984, la revue – avec bureaux à Zurich et New York – occupe une place à part puisqu’elle fut l’une des premières à donner carte blanche à des artistes, aussi bien en publiant leurs textes (parmi les prestigieux signataires on peut citer les noms de Robert Gober ou Mike Kelley) qu’en en éditant de multiples (notamment de Cao Fei, Ed Atkins, John Waters, Pamela Rosenkranz ou Camille Henrot). Ces collaborations spéciales eurent même droit à une exposition au Museum of Modern Art de New York en 2001. L’intégralité du contenu publié depuis 33 ans dans Parkett, soit quelque 1500 articles, sera par la suite archivée en ligne.

Retour sur l’histoire de cette publication modèle et sur les raisons de sa fin avec la Suissesse Bice Curiger, coéditrice de Parkett et directrice de la Fondation Van Gogh à Arles.

Le Temps: Quelle était la mission du magazine?

Bice Curiger: Nous voulions être un pont entre l’Europe et New York, en donnant de la visibilité à des artistes comme Mario Merz ou Jannis Kounnellis Outre-atlantique. Et inversement, nous avions également la volonté de présenter le travail d’Américains peu connus sur notre continent, comme Brice Marden à l’époque. D’où l’idée de travailler sous forme de monographies, pour mieux creuser et approfondir théoriquement le discours autour de la pratique de personnalités choisies pour leur vision avant-gardiste et leur apport particulier à l’art. Par la suite, nous avons bien évidemment ouvert nos pages – et nos réflexions – à d’autres pays et continents comme la Chine, le Japon, l’Afrique ou l’Amérique du Sud.

Une autre de nos missions consistait à donner la parole non seulement à ceux qui font l’art mais aussi à ceux qui en parlent. Plutôt que d’avoir une équipe de journalistes à l’interne, nous demandions aux auteurs qui nous semblaient les plus pointus sur les thématiques abordées de rédiger les textes.

- Quel était votre modèle d’affaires?

- Au départ, chacun de nous 4 (ndlr: les fondateurs du magazine sont Bice Curiger, Jacqueline Burckhardt, Walter Keller, Peter Blum) avons investi de l’argent, comme si on s’achetait une vieille voiture. Les sommes n’étaient pas très importantes et nous nous sommes rapidement rendu compte que cela ne suffirait pas. Nous avons donc cherché des partenaires pour nous aider mais sans s’immiscer dans notre façon de penser la publication. Personne ne nous a jamais dicté ce que nous devions faire. La conséquence fut que nous avons vécu des moments parfois difficiles au niveau financier mais jamais nous n’avons vendu notre âme. C’était pour nous la chose la plus importante.

Structurellement, Parkett était constitué de trois piliers. De la revue vendue 55 francs, publiée deux fois par ans, distribuée dans 60 pays et imprimée à 11’000 exemplaires, ce qui est conséquent pour une publication qui est plus proche du livre que du magazine. De la publicité, mais qui toujours devait rester discrète et était par conséquent reléguée en fin d’édition. Enfin le troisième pilier consistait en la production et la vente d’objets, des multiples réalisés par des artistes et tirés en nombre limité.

Cette idée était pour nous une manière de se rendre moins dépendants des abonnements et des annonceurs, mais aussi de mettre sur pied des collaborations avec les plasticiens et de démocratiser l’art en offrant des objets à un prix modeste. Les tarifs ont varié. Certaines pièces coûtaient 500 francs et d’autres 3000. Ainsi, Gerhard Richter nous avait fait 150 tableaux originaux, des huiles sur toile, et chacun était vendu 3000.-… Ces pièces valent aujourd’hui très cher (ndlr: autour de 400’000 dollars en vente aux enchères).

- Pourquoi décider de mettre un terme à Parkett? Pourquoi ne pas continuer en ligne?

- Partout, tous les jours, des librairies mettent la clé sous la porte. C’est un fait. Or, elles faisaient partie du réseau de distribution de Parkett. Car nos numéros sont plus des livres que des magazines. Lorsqu’un lecteur cherchait à s’informer sur Gerhard Richter il allait forcément trouver l’édition de Parkett que nous avions consacré à l’artiste. Un ancien numéro n’était pas un vieux journal bon pour le recyclage!

Mais les gens se sont tellement habitués à lire des articles en ligne gratuitement que c’est devenu très compliqué de garder son lectorat intact. Chaque publication connaît ce problème.

Cela m’attriste car je n’ai pas encore vu de nouvelles formes émerger en ligne qui puissent continuer, perpétuer le travail intellectuel qui était le nôtre avec Parkett et les auteurs à qui nous demandions d’écrire.

Transposer le modèle de Parkett en ligne, tel quel, cela ne fait pas sens selon moi. Nous devrions réinventer quelque chose. C’est pourquoi lors de la sortie cet été du dernier numéro, le 100, nous organiserons des tables rondes à Berlin et New York pour débattre notamment des questions suivantes: quelles seront les futures plateformes d’expression pour le débat et la production artistique? L’analyse approfondie peut-elle être transposée sur Internet?

- Quels sont vos regrets?

- J’ai plus des craintes que des regrets. Je crains la «désintellectualisation» de la matière: tout ne peut pas être uniquement factuel. J’ai commencé ma carrière en tant que critique d’art au Tages Anzeiger. A l’époque, nous étions cinq à écrire sur l’art, maintenant il n’y a plus qu’une personne à mi-temps… Je suis une très grande consommatrice de presse écrite et malheureusement partout le constat est le même: le contenu diminue et surtout dans les pages culturelles des publications. Or l’art n’existe pas sans discours! Malheureusement, ce sont aujourd’hui des technocrates qui dirigent les journaux et ils se fichent de la culture!

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