Photographie

Biélorussie: bienvenue en «mégalocratie»

Le photographe Nicolas Righetti s’est rendu à sept reprises en Biélorussie, pays parmi les plus fermés d’Europe. Il en rapporte une série d’images rares

Musée Zair Azgur de Minsk. Une adolescente chaloupe devant un buste monumental de Staline. Cheveux flottants, t-shirt jaune, baskets blanches, mains dans les poches de son jogging. Jeune fille du siècle qui, à sa façon, tout en légèreté, honore le «petit père des peuples». Photo saisissante d’une vieille histoire, celle de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie – «guerre patriotique qui est notre ciment national», clame Alexandre Loukachenko, l’indéboulonnable président.

Photo aussi d’une mise à distance entre un lointain pesant et une génération qui semble aujourd’hui s’en libérer et affiche sa désinvolture. Cette image est de Nicolas Righetti. On la retrouve page 123 de Biélorussie Dreamland, ouvrage de photographies rares. Ils sont peu à se rendre dans ce type de contrées où sévit une dictature. Le cofondateur de l’agence Lundi13 en est à son septième voyage en Biélorussie. Il s’est déjà rendu en Corée du Nord, au Turkmenistan, a portraituré Bachar el-Assad, sillonné un pays qui n’existe pas, nommé Transnistrie. Il dit être fasciné par Minsk et ses 2 millions d’habitants, «vaste mémorial monumental à la gloire de l’URSS», avec cette statue de Lénine dite «la plus haute du monde», la bibliothèque nationale tout en verre qualifiée de «la plus moderne du monde» et l’usine BelAZ qui construit les camions forcément les plus gros du monde. «Extraordinaire à photographier, dit Nicolas Righetti. Comme un décor de film d’anticipation avec la tour du Royal Plaza qui ressemble à une fusée prête à décoller, comme la Minsk-Arena qui rappelle une soucoupe volante.»

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Opération sans visa

Les images du Genevois sont baignées d’une lumière crue, sans demi-teintes, sans fioritures, et sont presque géométriques. Elles seraient quasiment – et banalement – objectives s’il n’y avait pas ici et là traces humaines, si réduites qu’elles paraissent laminées par l’architecture grandiloquente. Effet voulu: ce type de régime tend, il est vrai, à rendre l’homme petit et à lui faire peur. «Mais les gens ne sont pas totalement dupes», analyse Nicolas Righetti. Et de raconter ceci: «Un homme m’a dit qu’il ne votait pas, que son voisin de palier ne votait pas, que son immeuble ne votait pas et que son cousin qui vit dans une campagne reculée ne votait pas. Il a ajouté en riant: et pourtant on élit depuis 1994 le même président à 80% des voix, c’est bien comme système!»

Sur un précédent projet de Nicolas Righetti:  «La Transnistrie est une poussière d’empire»

Etrangement, cette Minsk vide de touristes semble cosmopolite. Les Chinois érigent des immeubles chinois, certaines voûtes sont romaines, l’obélisque de la place de la Victoire imite celui de la Concorde à Paris et il y a un côté Disneyland dans tout ce kitsch. «Patriotisme, armement, religion, comme les Etats-Unis de Trump», rapporte Nicolas Righetti. Dernier pays européen à pratiquer la peine de mort, parmi les premiers à réprimer ses opposants et ses journalistes, la Biélorussie s’entrouvre en ce moment. En 2017, le Genevois a profité d’une opération «cinq jours sans visa» pour filer là-bas. Cette promotion est désormais étendue à un mois. A Minsk, il a photographié en toute liberté, posant son trépied où bon lui semblait. En cela, ce livre est un document: instantanés d’un pays voué aux gémonies par les défenseurs des droits humains, mais humanisé par le regard de Nicolas Righetti.


Nicolas Righetti, «Biélorussie Dreamland», Ed. Favre, 184 pages.

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