En 2009, Avatar avait semblé une petite révolution aux spectateurs se pressant dans les salles chaussés de leurs lunettes noires. Presque un siècle plus tôt, en 1915, un court-métrage en trois dimensions avait déjà été projeté dans un cinéma new-yorkais. Et dès son invention au milieu du XIXè siècle, la photographie a été expérimentée en relief. Genève fut l’un des haut-lieux de la «stéréoscopie». L’historien Nicolas Crispini lui consacre un livre, le premier d’une collection dédiée par Slatkine aux pratiques photographiques suisses.

Ouvrage original, «Genève en relief et autres faits divers» mêle des duos d’images des années 1850 à aujourd’hui, à visionner avec un binocle fourni, accompagnés par des extraits d’époque du Journal de Genève. Micro-chroniques de la vie quotidienne, considérations urbanistiques ou politiques, envolées de Gaspard Vallette. C’est savoureux. Les images, elles, sont signées Fred Boissonnas, Jean-Gabriel Eynard et beaucoup d’autres pour les plus anciennes. Clément Lambelet, étudiant à l’Ecal et fils de Nicolas Crispini, a réalisé les vues actuelles, en léger contrepoint.

Le Temps: Comment est né ce projet?

Nicolas Crispini: L’idée est celle d’une collection à plus long terme sur le patrimoine photographique. J’ai choisi la stéréoscopie pour ce premier ouvrage parce qu’elle est un sujet oublié, voire méprisé par les institutions: trop populaire et difficile à exposer du fait de son petit format. Elle a pourtant été l’un des objets les plus diffusés en photographie. Adolphe Braun, par exemple, a réalisé plus de 1300 vues des Alpes. Le renouveau du cinéma en 3D est l’occasion de rappeler que la photographie s’y est frotté bien avant. Et Genève a été l’une des villes avec la plus forte pratique stéréoscopique.

Quel est le principe de la stéréoscopie?

Euclide l’a décrit déjà dans l’Antiquité: le principe est celui de la vision humaine. Il s’agit de réaliser deux prises de vue avec un écartement de 7 cm environ, soit la distance entre les deux yeux. C’est le visionnement avec un appareil ad hoc qui rend le relief. L’Anglais David Brewster l’invente à la fin des années 1840. Lors de l’exposition universelle de 1850, il invite la Reine Victoria à regarder à l’intérieur. C’est un événement quasi-mondial et la mode de la stéréoscopie est lancée.

Pourquoi cet engouement?

Il y a l’aspect ludique et un peu magique du procédé.

On a donné à la photographie pour but de restituer le monde et c’est ici plus vrai que nature. Le sommet est atteint avec les autochromes stéréoscopiques en couleur.

La stéréoscopie est aussi très populaire car l’objet est peu cher par rapport aux tirages de l’époque. Le prix peut être jusqu’à 50 fois moindre que pour un grand format à l’albumine. Les producteurs se livrent à une guerre qui entraine des tarifs toujours plus bas. Ils vendent des ensembles thématiques, sur les Alpes, l’exposition universelle de Paris, la Suisse… C’est l’idée du voyage immobile.

L’achat reste bourgeois mais l’on assiste à une démocratisation de l’image à une époque où la photographie est chère et où la presse reproduit encore le monde par gravures. Le nombre d’appareils inventés pour le visionnement, du plus perfectionné au simple objet publicitaire, montre l’engouement. Des projections en grand sont organisées, comme le «Panorama international» à Genève.

Quelle est la place de Genève dans cet univers en trois dimensions?

Genève est une scène importante pour la photographie car l’élite scientifique s’y intéresse très tôt mais aussi parce que la ville est située sur l’itinéraire du Grand tour, ce qui en fait une étape pour des nombreux étrangers passionnés par le medium. Sur les 400 daguerréotypes de Jean-Gabriel Eynard, 70 environ sont stéréoscopiques, ce qui n’est pas anecdotique. Surtout, 22 existent dans un grand format, unique, inventé par Eynard pour obtenir une plus belle image. C’est un trésor de la photographie, découvert dans un grenier genevois.

Pourquoi le procédé décline-t-il?

Les textes montrent une lassitude à partir des années 1880-1890 par épuisement de l’effet ludique sans doute. La production se met alors à diminuer. Il y a un renouveau lors de la première Guerre mondiale, mais c’est pour montrer des horreurs, puis dans les années 1970 avec des appareils en plastic pour les enfants.

Pourquoi avoir choisi des extraits du Journal de Genève pour accompagner les images?

C’est le seul titre genevois qui précède l’invention de la photographie. La deuxième raison est très pragmatique: le site du Temps permet une recherche efficace dans les archives numériques. L’idée est de documenter la voix de l’époque. Je ne trouvais pas inutile de montrer la rade gelée, très jolie, et d’avoir en contre-pied un texte évoquant le froid et la distribution de soupe. L’intérêt historique est immense. On découvre par exemple que les procédures judiciaires étaient communes concernant des filles mères ayant jeté leur nouveau-né dans le Rhône. Qu’il y avait encore des exécutions capitales il y a peu. Ou que lorsque le veilleur de Saint-Pierre apercevait des flammes à Annemasse, il envoyait un cheval donner l’alerte de l’autre côté de la frontière. Tout cela résonne par rapport à aujourd’hui. Sans parler des enjeux urbanistiques. Lorsque le Pont du Mont Blanc a été construit – en 300 jours, des vois s’élevaient déjà pour demander pourquoi on le faisait si près des Bergues.

Pourquoi avoir ajouté des vues actuelles?

Parce que le patrimoine se constitue aujourd’hui également. La stéréoscopie nous montre un monde figé, parce que le temps de pose était long et qu’il fallait un trépied. Fuji a commercialisé il y a quelques années un appareil numérique stéréoscopique, Clément Lambelet l’a utilisé pour montrer une Genève plus vivante et moins carte postale.

Que dire de cette collection de livres sur la photographie?

L’idée est de publier des livres pour le grand public autour des pratiques photographiques. Nous aimerions en sortir un ou deux par an. Le prochain sera dédié à la couleur en Valais.

Genève en relief et autres faits divers, Nicolas Crispini et Clément Lambelet, Editions Slatkine, 173 pages, oct 2015.