Un homme frappant sa victime à coups de hache, un gros plan sur une corde de pendu, des zombies, des revenants en pagaille, un loup-garou se précipitant toutes dents dehors en direction du lecteur… La violence et la mort, toujours, vengeresse et inéluctable, répugnante. Les couvertures de l’éditeur de bandes dessinées EC (Entertainment Comics) sont devenues iconiques d’une époque et d’un style. La qualité des récits mitonnés et l’efficacité des dessins ont fini de construire la légende de la maison.

Sa destinée se confond avec les débuts de la guerre froide et accompagne l’évolution de la société américaine, ce qui signera à la fois son arrêt de mort et le début de sa légende, victime désignée d’une vindicte psychologico-politique. C’est ce monument du 9e art américain que célèbre un immense et minutieux volume des Editions Taschen, qui lui redonne vie à travers plus d’un millier d’illustrations, de planches et de clichés rares.

Lire aussi un article sur ce livre: Donjons, dragons et pin-up

Nouvelle tendance

Tout commence en 1947 et la mort dans un accident de bateau de Max Gaines, considéré comme l’un des inventeurs du comic moderne. Son fils William – «Bill» – hérite à contrecœur de la maison d’édition familiale, une entreprise spécialisée dans les bandes dessinées éducatives, EC étant alors l’acronyme d’Educational Comics… Sa rencontre avec le dessinateur Al Feldstein change tout. Le duo délaisse les productions sur la Bible, la science ou l’histoire, finalement assez peu rémunératrices, pour se tourner vers un marché plus prometteur, celui des adolescents. L’entreprise se lance alors dans des productions plus tendance, comme la romance, le western ou le polar. Elle propose aussi Moon Girl, une variation de Wonder Woman, bien que les super-héros connaissent une désaffection du public après le succès rencontré pendant la guerre. Pourtant, suivre les modes ne semble pas être dans la mentalité de Bill Gaines: il désire lancer un magazine inédit et basé sur l’horreur.

Après un premier essai manqué, dont tous les récits sont reproduits dans le tome de Taschen, Gaines et Feldstein embarquent le dessinateur et scénariste Johnny Craig dans l’aventure et décident de tout miser sur ce concept qui prend l’appellation de New Trend. En 1950, les titres de l’éditeur changent pour s’aligner sur cette politique éditoriale: War Against Crime se transforme en The Vault of Horror, Gunfighter en The Haunt of Fear et Crime Patrol en The Crypt of Terror.

Chasse aux monstres

Après quelques réclamations des grossistes, ce dernier prend un nom qui deviendra fameux et donnera naissance à une série télévisuelle: Tales from the Crypt. Chacune des séries a son propre présentateur emblématique et horrifique, la vieille sorcière, le gardien de la crypte, celui du caveau… Avec Weird Fantasy et Weird Science, la science-fiction – Gaines et Feldstein sont fans de pulps, les récits bon marché qui ont popularisé le genre – vient compléter cette nouvelle orientation. Hasard des calendriers, Akileos publie une édition française imposante de l’intégralité des numéros de Tales from the Crypt, ce qui vient compléter leur formidable travail de traduction de l’ensemble de la production EC.

Pour faire décoller tous ces titres retravaillés, on engage de nouveaux artistes. Parmi eux, Joe Orlando, Jack Davis, Harvey Kurtzman… des hommes qui vont laisser leur empreinte dans le business. Et ça marche! Les monstres sont lâchés, l’histoire est en route.

Le succès de ces parutions aux couvertures criardes et à l’humour noir éveille les inquiétudes des cercles de moralité. Pour sauver les jeunes âmes soumises à la tentation du mal et de l’horreur, une croisade du bon goût se met en action. A leur tête se tient le psychiatre Fredric Wertham, dont le livre paru en 1954, Seduction of the Innocent, pourfend le contenu des comics: la violence, le sexe, la drogue, le crime, dans lesquels les lecteurs ne manqueront pas de tomber. Les productions EC sont les premières dans le viseur. On sait depuis que cet ouvrage a été largement «arrangé» par le bon docteur, qui a modifié – voire créé – des témoignages et décontextualisé des extraits pour qu’ils correspondent à ses thèses. Mais à l’époque, en ces temps de maccarthysme galopant, le message passe et la chasse aux sorcières s’étend à la bande dessinée. William Gaines doit passer devant une commission sénatoriale.

Les masques de la vertu

Même si aucune décision n’a été prise, le mal était fait. Pour regagner la confiance de leur public, les éditeurs décident de mettre sur pied une autocensure, le Comic Code Authority, sésame indispensable désormais pour accéder aux points de vente et qui restera actif jusqu’en 2011. Ainsi, les mots «terror» et «horror» sont proscrits dans les intitulés, tout comme l’utilisation de zombie, de vampire ou de loup-garou. Gaines refuse d’y adhérer, mais devant l’impossibilité d’être distribué, il doit se résoudre à arrêter ses publications d’horreur et de science-fiction, à changer ses titres. Malgré cela, les ventes s’effondrent et la faillite de son distributeur en 1956 signe la fin des EC Comics. Ou presque. Un seul magazine subsiste, et pas n’importe lequel: créé en 1952 avec à sa tête Harvey Kurtzman, Mad est devenu un monument de l’humour américain.

Pourtant, faire de EC Comics une victime des campagnes de bonnes mœurs semble presque ironique. En effet, le schéma narratif se répète fréquemment: un individu aux motivations louches et évidentes (avidité, jalousie…) s’en prend à sa victime qui finit par revenir se venger sous une forme post mortem variable. Quel que soit le récit, horreur ou SF, tout se joue sur un retournement final plus ou moins attendu. Les histoires baignent souvent dans l’autodérision et l’ironie, alors que le méchant est généralement puni à la fin. La morale est presque toujours sauve. Au fond, chez EC, l’horreur est vertueuse.


Grant Geissman, «The History of EC Comics», Taschen (en anglais), 593 pages.

«Intégrale Tales from the Crypt», Akileos, 888 pages.