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Comment bien vieillir sur les réseaux sociaux?

Le «Ten Years Challenge», petite dernière des modes passagères sur le Net, pose le défi de faire le bilan du temps écoulé. Pour avancer ou pour revenir indéfiniment sur ses propres pas?

Comment vieillir sur internet? Avec son horizontalité, la Toile donne l’impression trompeuse d’un continent installé hors du temps, comme si le fait que tout s’y conserve pouvait mettre entre parenthèses les mutations du monde extérieur. Est-ce pour corriger cette sensation qu’est né le Ten Years Challenge, la petite dernière de ces modes passagères, et plus ou moins spontanées, qui courent sur les réseaux sociaux? Le défi cette fois est tout personnel: poster côte à côte deux photos de soi, l’une d’aujourd’hui, l’autre d’il y a dix ans, comparer et en tirer les conséquences. On prétexte la volonté de faire le bilan des dix années écoulées – si vite d’ailleurs qu’elles sont presque passées inaperçues, tant les réseaux sociaux fonctionnent dans l’instantanéité –, histoire de montrer les progrès accomplis, ou à l’inverse une remarquable fidélité à soi: carrière, vie personnelle, simple apparence physique. Et les risques de collision narcissique?

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Le procédé fait penser aux montages troublants du graphiste hollandais Ard Gelinck, qui colle ensemble des clichés de célébrités photographiées à des âges éloignés pour en faire une sorte de diptyque intime où la personne se dédouble sous l’effet d’une distance intérieure. Et si, sous la sécurité affichée par le «tenyearschallenge», c’était l’inverse qui pointait? Tirer une vieille photo des fichiers où elle dormait tranquillement et la remettre en circulation peut aussi signifier vouloir revenir en arrière dans sa vie, avec l’espoir de s’y réengager, d’en découvrir les potentiels abandonnés, peut-être aussi de comprendre ce qui n’a pas fonctionné.

Peur de l’avenir

Un conte d’Hoffmann, Le cœur de pierre, explore ces territoires improbables. On y rencontre un vieillard aigri qui a fait le deuil de sa vie depuis que la femme qu’il aimait a refusé de l’épouser, rebutée qu’elle était par sa peur maladive de l’avenir. Pour mieux tirer le rideau sur lui-même, il a fait édifier dans le parc de sa maison un monument funéraire en forme de cœur, qui est devenu son unique obsession. Au point de faire chasser de chez lui le jeune fils de son frère qu’il avait surpris en train d’y jouer imprudemment. Les années passent, et le vieil homme se replie toujours un peu plus sur son chagrin.

Scène bien réelle

Jusqu’à ce qu’un jour, une vision apparue aux abords du monument le cloue sur place: ne se voit-il pas lui-même, jeune et désespéré, exactement comme il l’était le jour où sa fiancée l’avait abandonné? On lui révèle que la scène est bien réelle. Le jeune homme en question n’est autre que son neveu, et la femme qui lui parlait la propre fille de celle qu’il avait aimée. Le vieillard se reconnaît alors dans cet autre lui-même, à qui il ouvre sa maison, pour se réconcilier avec son propre passé. La fiction incarne cette différence intérieure entre ce qu’on est et ce qu’on a été, en imaginant une figure de double qui permet de raccorder ces deux parties de soi. Mais cela passe par l’accueil d’une altérité grâce à laquelle le personnage échappe aux vertiges du solipsisme. Plus limités dans leurs moyens, les adeptes du «tenyearschallenge» essaient de chercher celle-ci à l’intérieur d’eux-mêmes, sans guère d’espoir de la trouver. Mais par ce biais, ils dotent au moins les réseaux sociaux d’un vernis d’humanité.


Extrait:

«– Tu aimes Julie, tu es mon fils. – Non tu es plus que cela, tu es moi, moi-même. – Tout t’appartient. – Tu es riche, très riche. – Tu as une campagne. – Des maisons, de l’argent comptant. – Laisse-moi rester auprès de toi, tu me donneras le pain de la charité dans mes vieux jours. – N’est-ce pas, tu le feras? Ne m’aimes-tu pas? – Il faut que tu m’aimes, puisque tu es moi-même. – Ne redoute pas mon cœur de pierre, presse-moi tendrement contre ton sein, les battements de ta poitrine réchaufferont la mienne.»

(E.T.A. Hoffmann, Le cœur de pierre, trad. F.-A. Loève-Veimars.)

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