philosophie

«Bien vivre, être bon, savoir ce qui est merveilleux»

Dire le vrai sans dieu et en dehors de la science: c’est le devoir auquel s’est attelé le philosophe états-unien

Genre: Essai
Qui ? Ronald Dworkin
Titre: «Justice pour les hérissons. La vérité des valeurs»
Trad. de l’américainpar John E. Jackson
Chez qui ? Labor et Fides, 553 p.

 

«Chaque dîner en ville fournit son lot de spéculations à propos du raisonnement sexuel des babouins, de la vie religieuse des chimpanzés», écrit ­Ronald Dworkin. Voyons: tout en tissant les mailles conceptuelles de son maître ouvrage, le philosophe s’amuse. Pendant ce temps, constate-t-il, la science avance: «Chaque semaine apporte son lot de surprises à propos de la cartographie cérébrale, de la physique et de la chimie, à propos de puissants allèles sur des chromosomes négligés, ainsi qu’à propos des interrelations entre toutes ces données et notre vie mentale.»

 

Questions, donc: peut-on, doit-on maintenir un cap dans nos jugements de valeur, dans notre façon d’évaluer ce qui est bien et ce qui est mal, dans notre manière de décider comment s’y prendre pour que la vie soit bien vécue et pour «savoir ce qui est merveilleux»? Peut-on, doit-on faire tout cela indépendamment des révélations plus ou moins fracassantes qu’apporte la science? Peut-on, doit-on décider de ce qui est juste pour nous-même, pour les autres et pour notre communauté politique sans rien attendre de la physique ou de la biologie pour nous déterminer?

Pour le penseur états-unien – l’une des figures les plus retentissantes de la philosophie contemporaine, avant et après son décès en 2013 –, la réponse est oui. Pas besoin (et pas possible) d’avoir des preuves extérieures comme celles que manient la science et la justice pour argumenter, par exemple, que «l’honneur d’un pays est effectivement sacrifié lorsqu’on torture des terroristes présumés» et que «la morale exige que nous sacrifiions toute sécurité qui serait assurée par notre déshonneur». Ou que «les personnes qui vivent dans des ghettos de pauvreté au milieu d’un pays de nantis ont été privées d’occasions et de ressources auxquelles elles ont droit» (il s’ensuit, signalons-le, qu’un quidam qui subirait une telle «pauvreté injuste» doit être considéré comme «moins responsable de l’adoption d’une conduite antisociale que des gens issus de milieux plus favorisés» s’il est traduit devant un tribunal).

Pas besoin d’un dieu: Religion sans Dieu était d’ailleurs le titre du livre ultime du philosophe, paru l’année de sa mort et traduit en français chez Labor et Fides en 2014. Pas besoin, non plus, de découvrir une particule qui ancrerait la morale dans une réalité physique et qu’on appellerait «moron» (ça ressemble à «neutron» ou «boson», mais ça signifie «crétin» en anglais: le philosophe s’amuse à nouveau). Pas besoin de tout cela pour affirmer l’existence de principes moraux qui sont «objectivement vrais» – c’est-à-dire qui le seraient même si personne n’y croyait.

Affirmation radicale, fascinante, funambule, nimbée de mystère, dont le sens se déploie au fil de sa répétition inlassable sur les 553 pages que compte cette Justice pour les hérissons (titre malin, qui pousse à se jeter sur le livre avec un émerveillement curieux et qui condamne ses chroniqueurs à l’expliquer: rendez-vous en fin d’article pour cela). Comment, au juste, Ronald Dworkin ose-t-il une telle affirmation? Il l’ose en déclarant, comme dans ses livres précédents, mais de manière plus englobante et plus étendue, l’indépendance «de la morale, de l’éthique et des autres formes axiologiques» (c’est-à-dire celles qui ont trait aux valeurs).

Exemple: la question du libre arbitre. «Supposez que tout ce que vous faites est initié dans votre système nerveux et musculaire avant que vous n’ayez pris la décision de le faire. Toutes vos décisions, de la plus simple à la plus complexe et à la plus riche de conséquences, ne sont que des parties d’un film documentaire tourné après coup, qui passe sur l’écran de votre esprit: c’est ce que vous faites qui vous donne le sentiment d’avoir décidé de le faire plutôt que le contraire.» Supposez, dit-il. Il s’agit là de bien plus qu’une supposition: c’est ce que montrent aujourd’hui les neurosciences. Elles en concluent qu’au niveau cérébral le libre arbitre n’existe pas: techniquement, nous ne sommes responsables de rien. Les philosophes appellent cela «épiphénoménalisme».

Véridique? «Je n’ai pas la compétence pour en juger scientifiquement», signale l’auteur. Mais peu importe: qu’est-ce que cela change? Pour Ronald Dworkin, là n’est pas la question. Après tout, pour la mythologie et la tragédie grecques, les humains «étaient responsables même quand c’étaient les dieux qui les faisaient agir comme ils agissaient»: notre culture est coutumière de l’idée selon laquelle le fait d’être déterminé par des processus qu’on ne maîtrise pas n’enlève rien à notre responsabilité. Considérons plutôt, propose le philosophe, qu’un quidam est en position de contrôle de soi «lorsqu’il est conscient d’être confronté à une décision, lorsque personne d’autre ne prend cette décision en l’instrumentalisant ou à sa place et lorsqu’il a la capacité de former des croyances authentiques à propos du monde et d’ajuster ses décisions à sa personnalité normative – à des désirs, ses ambitions et ses convictions».

Reprenons: comment déterminer si un jugement de valeur – par exemple celui selon lequel «l’invasion de l’Irak était immorale» – est vrai? Le jugement est vrai, répond Ronald Dworkin, «s’il existe une défense adéquate en droit ou en morale pour le soutenir». Mais «cette défense doit contenir d’autres jugements de valeur» (par exemple que «Bush a fait preuve d’une négligence coupable en se fondant sur des renseignements erronés») et «ces jugements ne peuvent être vrais que si d’autres défenses peuvent être mises sur pied en leur faveur» – défenses qui, à leur tour, «se ramifieront en une foule d’autres jugements». Une course sans fin? Non. Plutôt une argumentation empruntant «un large système de principes et d’idées reliés entre eux et interdépendants»: un réseau dont on parvient à défendre chaque élément jusqu’à «justifier toutes les parties les unes par les autres».

Corollaire? Les affirmations de ceux qui ne parviennent pas à faire tenir un tel réseau intégré d’arguments ne sont pas vraies. C’est le cas, par exemple, des philosophes politiques qui pensent que «la liberté et l’égalité sont des valeurs antagonistes»; ou de ceux qui considèrent que «les impôts empiètent sur la liberté». Après des chapitres sur l’éthique (qui concerne la manière de vivre sa vie) et la morale (qui porte sur la relation à autrui), Ronald Dworkin revient ainsi à ses premiers champs d’élection, le droit et la politique. Pour être moralement légitime, dit-il, un gouvernement doit à la fois «faire preuve d’une sollicitude égale pour tous ceux qu’il gouverne» et «pleinement respecter la responsabilité et le droit de chacun de décider pour lui-même comment faire de sa vie quelque chose de valable». Cela implique à la fois une liberté d’entreprendre et une justice distributive basée sur des impôts aux taux «fortement progressifs», visant notamment à corriger les inégalités de départ: car dans une économie de laisser-faire, «pour une large part, les gens ne sont pas responsables de ce qui détermine leur place».

Et les hérissons, dans tout cela? Ils viennent du poète grec Archiloque, via le philosophe anglais Isaiah Berlin: «Le renard sait de nombreuses petites choses, mais le hérisson en sait une grande», résume Ronald Dworkin. Une grande: c’est l’unité fondamentale du champ des valeurs. Sus donc aux sceptiques selon lesquels les jugements moraux se valent tous, ou sont tous faux, ou ne sont en réalité que des mouvements «comme tousser, exprimer une émotion, donner un ordre». Sus au renard qui «depuis des décennies fait la loi dans la philosophie universitaire et littéraire». Sus aux adeptes de la distance ironique. Et place aux hérissons, qui «semblent naïfs», car la leur est «une manière de voir naturelle et extrêmement familière». En effet, «c’est comme ça que nous pensons».

Biographie

Né à Providence (Etats-Unis) en 1931, décédé à Londres en 2013 après une carrière sur les deux versants de l’Atlantique (Yale, Oxford, Londres, New York), Ronald Dworkin était (et demeure) un des penseurs les plus influents de la philosophie contemporaine. Il le devient dès son premier livre, Prendre les droits au sérieux, en 1977. Au champ de la philosophie du droit, qu’il ancre dans un système de principes moraux cohérents et présents dans le sens commun, il ajoutera celui de la philosophie politique. Dans ce dernier, il défend une combinaison originale de libéralisme et d’égalitarisme, imaginant une forme de gouvernement qui laisse s’épanouir les volontés d’entreprendre mais intervient fortement pour corriger au préalable les inégalités des chances. Situé sur le côté gauche du spectre politique, il intervient dans le débat public au fil des décennies, sur des sujets tels que la guerre du Vietnam, les discriminations positives, l’avortement, l’euthanasie. Deux prix internationaux couronnent sa carrière: le Prix Holberg de l’Etat norvégien, en 2007, pour son «travail pionnier» et son «impact mondial», et le prix de la fondation italo-suisse Balzan, en 2012, pour «sa contribution fondamentale à la jurisprudence».

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